06/07/2018

Burquoi tant de haine?

Dans sa newsletter du mardi 3 juillet, Le Temps annonçait une ligne de fracture au sein du PS Genevois et du PS Vaudois sur la question de la burqa. Voilà une affirmation bien téméraire.

 

Fact-checking

D’une part, l’article ne présente en réalité que le débat entre socialistes vaudois: c'est insuffisant pour “greffer” le PS Genevois dans cette analyse. D’autre part, c'est une déclaration de Pierre-Yves Maillard qui est à l'origine de ce débat: aurait-il eu lieu si le Conseiller d'Etat socialiste s'était tu? Car il faut savoir que les entorses aux valeurs du parti résultant du culte de la personnalité de Pierre-Yves Maillard ne manquent pas au PS Vaudois (cf. notamment mise à l’écart d’Anne-Catherine Lyon): s'il décidait de sauter dans un volcan, je me demande combien de camarades s'empresseraient de chanter les louanges de la magmathérapie.

 

De plus, je ne reconnais pas le PS Genevois dans cet article. Lors de la campagne pour les élections genevoises de cette année par exemple, les candidat-e-s du parti - moi y compris - étaient quasi unanimement contre les dispenses scolaires pour motifs religieux (1). Nous étions d’accord sur le fait que l’intégration et le développement des enfants ne devaient pas être péjorés par l’éducation religieuse voulue par les parents (2). Dans la très grande majorité des débats au moins en partie fondés sur des convictions religieuses, le PS a toujours été opposé aux intégristes: avortement, droits des personnes LGBTIQ, suicide assisté, impôt ecclésiastique... La place de la religion dans notre société fait par conséquent régulièrement débat au sein du parti. Donc pas de "tolérance totale", n'en déplaise à Laure Lugon, rédactrice de l'article.

 

Prenons du recul

La politique est une constante et difficile négociation entre intérêts aussi valables que contradictoires: dans cette optique, choisir un unique argument et en faire son seul outil n’est pas du "courage", selon les termes de Benoît Gaillard, mais de la flemmardise. Le débat autour de la burqa est particulièrement frustrant, car sa grande complexité appelle à la nuance, mais on trouve rarement cette qualité chez les personnes politiques les plus entendues, en particulier pour ce sujet.

 

La question porte ici sur l'intersectionnalité des enjeux: il ne suffit pas d'appréhender un problème pris isolément de son contexte, mais se demander si les effets d'une mesure ne seront pas inutilement plus sévères pour un type de population spécifique, en particulier s'il s'agit déjà d'une minorité défavorisée. Lorsque l'on se positionne sur l'initiative en question, il faut donc tout prendre en compte.

  • Le texte de l'initiative (interdiction de se dissimuler le visage) concerne principalement le cas des manifestants et hooligans encagoulés ainsi que les femmes portant une forme de voile intégral. Le nombre de ces dernières en Suisse est statistiquement insignifiant, la majorité étant composée de touristes (3).
  • L'auteur de l'initiative (le comité d'Egerkingen) était également à l'origine de l'initiative interdisant les minarets et est très proche de l'UDC, un parti connu pour susciter la peur de l'islam à des fins politiques. Le comité d'Egerkingen et ses membres ne sont ni des féministes, ni des défenseurs de la laïcité.
  • L'intention de l'initiative (proposer des mesures à caractère anti-islam) n'est pas tant d'avoir un effet concret réel et utile, mais de susciter la haine et la peur au sein de la population. Elle vise aussi à opposer les tenant-e-s du féminisme universaliste à celles et ceux du féminisme intersectionnel.
  • Les effets de l'initiative concernent les manifestants précités ainsi que les quelques femmes intégralement voilées présentes en Suisse: qu'elles aient choisi de porter le voile ou qu'elles y aient été contraintes, cette initiative ne va pas les "libérer", mais plutôt les pousser à rester chez elles au lieu de sortir. Cette initiative entraînera également des effets pour l'ensemble des musulman-e-s, par un sentiment de haine accru à leur égard dans le débat public.

 

La question de la contrainte

La discussion sur la burqa et d'autres formes de voile islamique intégral peut se résumer à un débat entre deux camps aux positions incompatibles: soit l'on pense qu'il est possible de choisir librement de porter le voile intégral, soit l'on pense qu'il est impossible de faire ce choix librement. Une étude très intéressante de l'Open Society se penche sur le cas de 32 femmes en France qui ont choisi de porter le voile intégral. Elle constate que bon nombre de ces femmes font ce choix de manière délibérée, souvent contre l'avis de leur famille (donc avec un faible risque de représailles si elles ne le portent pas). Il en résulte qu'une interdiction totale du voile intégral se heurterait au choix librement exprimé par certaines femmes de le porter.

 

Il existe certes un certain nombre de pays dont la population est majoritairement musulmane et où il est courant de voir les femmes contraintes à porter le voile. Si le problème est donc le port forcé du voile intégral, alors c'est la contrainte qu'il faut combattre, pas le voile lui-même. Ce problème est toutefois limité car les migrant-e-s musulman-e-s venant en Suisse viennent surtout de pays dans lesquels cette contrainte est beaucoup moins fréquente, comme l'Albanie (source: Conseil fédéral). De plus, la loi suisse interdit déjà ce genre de contrainte, qui porte atteinte au droit fondamental de la liberté personnelle. L'initiative n'apporte aucune solution à ce problème, si ce n'est répéter ce que la loi dit déjà.

 

Il existe effectivement une difficulté pour les femmes, lorsqu'elles sont contraintes à porter le voile intégral, de porter plainte. Mais l'enjeu ne réside pas dans la seule peur des représailles vis-à-vis des intégristes. En Suisse, lorsqu'elles sont battues par leur époux, les femmes étrangères ont souvent peur de porter plainte car, devant un tribunal, elles ont moins de chances d'obtenir gain de cause si elles ne divorcent pas; et si elles divorcent, elles craignent de perdre leur permis de séjour s'il a été obtenu en raison du mariage. Résultat: beaucoup de femmes étrangères (voilées ou non) subissent les violences en refusant de les dénoncer. Cela implique qu'il faut plutôt agir sur le plan des violences domestiques en tous genres, et empêcher de sanctionner des femmes étrangères par un retrait de permis lorsqu'elles ont dénoncé des violences.

 

Ainsi, interdire le voile intégral, comme mentionné plus haut, ne fera qu'empêcher les femmes contraintes de sortir de chez elles, et les exposera donc davantage aux violences domestiques. L'initiative ôte également aux femmes qui la liberté de porter le voile intégral si elles le souhaitent.

 

Doit-on interdire par la loi tout ce que l'on réprouve?

La liberté est un élément fondamental de notre société démocratique. Elle permet à toute personne d'adopter n'importe quel comportement, tant qu'il ne nuit pas à autrui. Par exemple, on peut fumer et ainsi nuire à sa propre santé, mais la fumée passive est sanctionnée, dans la mesure où notre consommation de tabac nuit à la santé d'autrui. La spiritualité et son expression répondent aux mêmes règles: l'on est libres de nos convictions religieuses, mais pour maintenir l'Etat laïc par exemple (ne pas prendre position pour telle ou telle religion), il n'est pas possible de manifester ses convictions lorsque l'on occupe un rôle d'agent-e de l'Etat.

 

Une femme portant le voile intégral librement, par choix, sans être une représentante de l'Etat ne nuit à la liberté de personne. Si l'on peut désapprouver les raisons de son comportement, cela ne saurait justifier une interdiction totale. D'autres symboles qui dérangent nous entourent au quotidien: le crucifix est à l'origine un instrument de torture, mais plutôt que de considérer les personnes qui en portent un autour du cou comme des prosélytes de la torture, nous respectons leur liberté de choix. De même, nombre de personnes en Suisse portent des tatouages comprenant des symboles popularisés par des régimes dictatoriaux, mais personne ne propose d'interdire les tatouages. En d'autres termes, une interdiction légale se justifie essentiellement en cas de nuisances concrètes inévitables: le simple fait que le voile intégral dérange ne suffit pas.

 

Deux contre-arguments peu convaincants sont souvent évoqués: la laïcité et l'égalité. Le premier postule que la religion est une affaire privée, et qu'elle ne devrait jamais être exprimée en public; pourtant, cela n'est pas de la laïcité. En effet, la laïcité, c'est la neutralité des autorités vis-à-vis de la religion, pas l'absence totale de signes religieux (4). Le second présuppose de manière catégorique que le voile intégral ne peut pas être interprété autrement qu'un outil de domination de l'homme sur la femme (malgré l'opinion contraire d'une partie des femmes qui le portent), et que le port du voile intégral serait par conséquent une forme de prosélytisme de la discrimination devant être interdite. Si je peux parfaitement adhérer à ce second argument, je ne vois pas en quoi - à l'instar du premier - il suffirait pour justifier une interdiction légale totale. L'égalité implique justement de respecter l'autodétermination des femmes en matière de croyances religieuses, de leur expression, ainsi que de choix vestimentaires.

 

Un grand pas en arrière

Pour résumer, cette initiative s'inscrit en premier lieu dans un rapport de force partisan: l'UDC veut se donner les outils pour gagner les élections fédérales en 2019 (diviser la gauche et augmenter la peur face à l'islam au sein de la population afin de pouvoir l'exploiter politiquement). Le pays entier va être mobilisé par des groupements politiques qui se moquent des problématiques de fond, pour voter sur un sujet statistiquement insignifiant. La question (de principe) de savoir si le fanatisme religieux et la discrimination des femmes peut et doit être combattue en votant cette initiative est au final inutile. 

 

En effet, dans la mesure où l'acceptation de cette initiative renforcerait la position de l'UDC, un parti qui - loin d'être féministe - combat le droit à l'avortement et l'égalité salariale et qui - loin d'être en faveur de la laïcité - combat l'égalité des droits en faveur des personnes LGBTIQ et la suppression de l'impôt ecclésiastique obligatoire (5), les partisans de gauche à cette initiative favorisent au final ce qu'ils prétendent combattre. Pour s'en convaincre, il suffit de constater que 82% d'hommes composent le comité d'initiative, dont le texte codifie la manière correcte pour les femmes de s'habiller. Cela ne correspond en rien à mes valeurs féministes. Je souhaite aux socialistes en faveur de cette initiative de se rendre compte que l'électoralisme aux dépens des droits fondamentaux est toujours inadmissible. En ce qui me concerne, je combattrai cette initiative.

 

Diego Alan Esteban

 

 

(1) Sur 54 candidat-e-s socialistes, seul-e-s deux se sont exprimé-e-s en faveur des dispenses scolaires pour motifs religieux. Pour celles et ceux qui aiment les proportions, il s'agit de moins de 2% des candidat-e-s. Ces dispenses concernent essentiellement les cours de natation dans l'école publique.

(2) Gardons toutefois à l’esprit qu’il existe un risque de voir des parents intégristes inscrire leurs enfants dans des écoles privées qui - elles - admettent les dispenses pour motifs religieux, ce qui priverait ainsi les enfants de l'accès à une véritable intégration dans le cadre de l'école publique.

(3) La "majorité de touristes" est un point de vue basé sur la réalité genevoise. Le Conseil fédéral a estimé que le nombre de femmes portant un voile intégral en Suisse était inférieur à 100. Une fois de plus, pour les fans de proportions, il s'agit d'environ 0.02% des musulmans de Suisse.

(4) Ce contre-argument cache une volonté de rendre l'Etat athée. Pourtant, le principe de neutralité que contient la laïcité implique uniquement pour les autorités de ne pas prendre position en matière de spiritualité, qu'il s'agisse d'une religion déterminée, de l'absence de foi ou de toute autre forme de croyance religieuse. Rendre l'Etat athée implique de le rendre défavorable aux religions, ce qui ne correspond en rien à l'idée de laïcité.

(5) Dans les cantons où il existe encore, l'UDC s'oppose encore et toujours à l'impôt ecclésiastique obligatoire, qui oblige toute personne - quelle que soient ses croyances religieuses - à financer les activités des églises chrétiennes.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook |

23/11/2017

Dynamisons nos nuits

À Genève, la vie nocturne souffre d'une mauvaise réputation. Et pour cause: sa mention dans les médias se résume souvent au "binge drinking" (consommation sauvage et rapide d'alcool dans des lieux publics comme les parcs), aux nuisances sonores et aux bagarres à la sortie des boîtes. Ce réductionnisme entraîne régulièrement une forme de stigmatisation publique des jeunes, dont certain-e-s pensent "qu'ils-elles ont mieux à faire que d'aller fêter pendant la nuit". Mais ces questions ne sont que les symptômes d'un problème sous-jacent: il n'y a pas assez de lieux pour sortir le soir.

 

Le nombre de lieux est insuffisant. Les jeunes le savent, nombre d'entre ont l'habitude de se diriger vers la rue de l'École-de-Médecine un peu par défaut, malgré le fait que les bars soient tous saturés. Face au manque de solutions alternatives vacantes et financièrement abordables, certain-e-s improvisent leur soirée en consommant leur stock d'alcool au milieu de la plaine de Plainpalais, en-dehors du cadre sécurisant offert par les bars et les boîtes. Cette situation est nuisible, car la consommation sauvage d'alcool crée des risques sanitaires qui seraient amoindris dans un bar ou une boîte (art. 31 al. 3 LRDBHD: "il est interdit de servir des boissons alcooliques aux personnes en état d'ébriété"), et faire la fête à l'extérieur dans un lieu résidentiel crée des nuisances indésirables (nuisances sonores et déchets sauvages).

 

Traiter la vie nocturne sous l'angle sécuritaire empire la situation. La présence de Pierre Maudet à la tête de la sécurité au Conseil d'Etat genevois a consolidé la posture répressive des autorités genevois vis-à-vis des problèmes de la vie nocturne dans le canton. De nouvelles mesures ont régulièrement été mises en place, ayant pour but de protéger le voisinage de nuisances sonores, pour fonction d'alourdir les restrictions et charges administratives, et pour effet de pénaliser économiquement les établissements concernés et de limiter encore plus les possibilités pour les jeunes. Personne ne veut devoir assister à un nouveau scénario comme celui de l'Usine, qui du jour au lendemain a été sommée de présenter cinq demandes d'autorisation d'exploitation pour les bars de la boîte au lieu d'une seule pour tous comme elle en avait l'habitude, sans que cela ne cause des nuisances sur le plan de la sécurité ou de l'hygiène (ce revirement soudain du Service du commerce était soi-disant justifié par la nouvelle loi, dont pas un seul article n'obligeait à diviser les autorisations...). Dans cette histoire, la situation a dégénéré à partir du moment où elle a été récupérée sur le plan politique, tant par des groupes de casseurs que par la majorité de droite en Ville de Genève (mon article à ce sujet).

 

L'immobilisme des autorités entraîne l'éveil de la jeunesse. En 2015, le Parlement des Jeunes Genevois (PJG) s'allia à plusieurs organisations de jeunes pour créer le Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée. Composée d'associations étudiantes, culturelles, de jeunesses de partis de gauche et de droite, cette organisation voulait mettre le poing sur la table en dénonçant une situation insuffisante du point de vue des jeunes. Aujourd'hui, plus de 80 associations sont membres du Collectif. Sa pétition, qui a reçu plusieurs milliers de signatures, a permis d'abolir une pratique illégale du Service du commerce, qui encourageait les bars à refuser l'accès aux 16-18 ans (qui ont le droit de boire des boissons fermentées, mais non distillées). Le Collectif protestait contre les salles publiques sous-utilisées et s'est vu attribuer la salle du Terreau, un lieu qui, plus d'un an après avoir été remis à la gestion de ces jeunes engagé-e-s, est considéré comme un lieu phare de la vie nocturne genevoise (source: Tribune de Genève).

 

Une réponse de plus en plus appropriée de la part des autorités. Sous l'influence du Collectif, l'Etat commence à changer de ton. Alors que la question était systématiquement entre les mains du Département de la sécurité et de l'économie, et de son patron Pierre Maudet, la vie nocturne a depuis lors durablement été intégrée dans les réflexions liées à la culture et à l'urbanisme. Plus récemment, le Département de l'aménagement, du logement et l'énergie d'Antonio Hodgers a décidé d'ajouter une fiche au plan directeur cantonal concernant la vie nocturne, afin de prendre en considération cette thématique dans l'ensemble des réflexions sur l'aménagement (source: RTS). Les autorités en charge de la culture sont également de plus en plus impliquées dans les réflexions autour de la vie nocturne (le Département de l'Instruction Publique, de la culture et des sports, dirigé par Anne Emery-Torracinta, pour le canton, et le Département de la culture et du sport, dirigé par Sami Kanaan, pour la Ville de Genève). Les jeunes ont montré l'exemple. Il s'agit maintenant de le suivre.

 

Le Parti Socialiste reconnaît l'importance de la vie nocturne. Son programme l'évoque de la manière suivante: "Le nombre de lieux dédiés à la vie nocturne est insuffisant par rapport à la demande. Les conditions légales permettant l'expression culturelle en soirée et pendant la nuit sont trop restrictives. Face à la pénurie, ces derniers sont amenés à inventer leur vie nocturne en-dehors des lieux de socialisation habituels que sont les bars, salles de concert, boîtes de nuit, etc. Conséquence de cette situation, les personnes âgées de 16 à 18 ans n'ont pas d'accès garantis aux lieux culturels nocturnes. Le phénomène du binge drinking (consommation rapide d'alcool) est en progression, entraînant l'augmentation des nuisances sonores et des risques sanitaires pour les noctambules. La création de lieux culturels nocturnes dans les nouveaux quartiers doit mieux être planifiée. Rendre à la vie nocturne son caractère culturel et social prépondérant, au lieu de continuer à la réduire à ses effets sur le seul plan de la sécurité et de l'économie, est urgent."

Les changements nécessaires impliquent notamment:

  • Un allègement des contraintes administratives qui pèsent sur les organisateurs de vie commune, en particulier lorsque les acteurs culturels sont constitués en associations à but non lucratif,
  • Une révision de la LRDBHD (Loi sur la restauration, le débit de boissons, l'hébergement et le divertissement) afin que l'Etat encourage la vie nocturne dans un cadre approprié plutôt que de réguler de manière répressive,
  • Faciliter le développement de lieux festifs accessibles dans les communes urbaines,
  • Améliorer la rapidité dans le traitement des demandes d'autorisations pour l'organisation d'événements,
  • Étendre l'offre des Noctambus afin que les lignes soient également desservies le jeudi soir (une motion est en cours de discussion devant la commission des transports du Grand Conseil).
  • Pour le reste, le Plaidoyer du Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée offre de nombreuses pistes pertinentes.

 

La vie nocturne est importante pour la cohésion sociale et la culture à Genève. Cessons de la négliger, et augmentons l'offre de lieux ainsi que sa diversité, pour garantir un cadre social sécurisé aux fêtard-e-s, réduire les nuisances sonores pour le voisinage et rendre le canton plus vivant et agréable.

Écrit par Diego Esteban dans Élections 2018 | Lien permanent | Commentaires (1) |  Imprimer |  Facebook |

15/11/2017

(Re)construire l'école genevoise

En 2015, la carte scolaire a connu un chamboulement (source: Tribune de Genève): le collège de De Staël et l'école de commerce Aimée-Stitelmann ont été rendues mixtes par l'ajout d'une filière d'école de culture générale (ECG), et le cycle de la Seymaz a été fermé pour accueillir le collège de Candolle, lui-même remplacé par une nouvelle ECG. Cette année, une nouvelle école de commerce a été construite à Frontenex, et un nouvel établissement du Secondaire II devrait également voir le jour en 2022 (source: 20 Minutes).

 

L'école est victime d'un mal qui touche toutes les infrastructures publiques genevoises: la saturation. Cette saturation est notamment due à une population grandissante, une évolution dont les autorités n'ont pas suffisamment su tenir compte, mais pas seulement. L'augmentation du nombre d'élèves par classe, qui a grimpé de 18.97 à 20.55 entre 1990 et 2004 (source: DIP), continuera à grimper tant que la pénurie dans la capacité d'accueil des établissements publics perdure. Cela entraînera une diminution aggravée de la qualité de l'encadrement, tant il est difficile d'offrir une formation adéquate à chaque enfant lorsque l'enseignant-e doit s'adresser à un nombre trop important d'élèves.

 

Les écoles ne sont pas les seules touchées: l'aéroport de Meyrin-Cointrin, la gare CFF Cornavin et la prison de Champ-Dollon sont également dans une situation difficile. C'est pourquoi plusieurs projets de construction sont en cours: un nouveau terminal pour l'aéroport devrait être achevé en 2020 (source: RTS), l'extension souterraine de la gare se ferait à plus long terme (souce: Tribune de Genève) et l'agrandissement de la prison de la Brénaz a été achevé il y a deux ans, un an après la construction de Curabilis (source: Tribune de Genève).

 

On dit qu'une école en plus, c'est une prison en moins: les criminologues nous le confirment (source: Swissinfo), la criminalité étant le plus souvent le fait de personnes disposant d'une formation et de moyens d'existence insuffisants. Il faut donc mettre la priorité sur la construction de bâtiments scolaires afin de renforcer la scolarisation de la population, une décision qui incombe principalement au département des finances (DF). En l'absence d'une claire volonté politique dans ce sens (le projet de budget 2018 ne prévoit pas de nouvel établissement scolaire), le Conseil d'Etat contraint le département de l'instruction publique (DIP) de procéder à des bricolages avec très peu de marge de manœuvre, comme celui qui a eu lieu en 2015.

 

Le canton peine également à entretenir les infrastructures existantes. Les écoles sont loin d'être épargnées par cette situation, l'état piteux d'Uni Bastions et du collège de Saussure (source: Le Courrier) ayant par exemple fait l'objet de revendications adressées par les étudiant-e-s aux autorités. Le canton a également pris du retard dans le programme de désinfection des bâtiments contenant de l'amiante. Le Conseil d'Etat a certes prévu plusieurs projets de rénovation dans le budget 2018, mais il ne faudrait dans l'idéal pas attendre la chute de morceaux de béton, des infiltrations d'eau et la panne totale des lumières dans une bibliothèque universitaire pour commencer à réagir.

 

Le Grand Conseil pourrait débloquer la situation, à travers une motion déposée en 2015 (M 2277) et approuvée en commission des travaux par tous les partis, à l'exception du PLR et du PDC. Elle est toujours en attente de traitement par le Grand Conseil. Si elle est acceptée, ce serait déjà un bon pas en direction des progrès nécessaires dans le domaine des infrastructures publiques. Mais il faudra ensuite une mise en oeuvre par le Conseil d'Etat, qui ne semble pas particulièrement ouvert à la discussion sur des investissements supplémentaires (source: Tribune de Genève), bien que le DIP ait pu obtenir quelques garanties dans le domaine des établissements scolaires (source: GHI).

 

Le Parti Socialiste genevois mesure l'importance de ces questions, et adhère aux principes exprimés dans la motion susmentionnée. Le programme du parti les formule ainsi: « Le PS s'engage pour accompagner chaque projet de construction de logements de projets d'équipements publics [...] La question des établissements scolaires est lancinante. D'une part, une meilleure planification des besoins de nouveaux bâtiments et, d'autre part, la construction de ceux-ci, les rénovations et les assainissements nécessaires des bâtiments existants, ainsi que les investissements cantonaux pour ce faire sont prioritaires ».

 

Mais les moyens d'actions sont limités: en matière d'investissements publics, la décision des priorités est conditionnée par le rapport entre les forces politiques au Conseil d'Etat et au Grand Conseil. Ce rapport de forces est flou en ce qui concerne le Grand Conseil, mais au Conseil d'Etat, la droite détient une claire majorité. C'est à ce niveau qu'il s'agit d'apporter davantage d'équilibre (suivez mon regard...) afin de garantir un cadre adapté aux besoins de la population et pour assurer une scolarisation appropriée des enfants et des jeunes du canton.

Écrit par Diego Esteban dans Élections 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook |

02/11/2017

Pas ci vique!

En Suisse, ce n’est pas le peuple qui décide, mais les votant-e-s. Quelle différence? Les votant-e-s ne représentent qu’une partie (un peu moins de la moitié) – souvent non-représentative – du peuple: par exemple, entre un tiers et un quart des jeunes de moins de 30 ans participe aux votations et élections, contre deux tiers des plus de 65 ans (source: OCSTAT). Il en résulte un déséquilibre dans l’expression de la volonté populaire, qui nuit à la légitimité des décisions politiques.

 

Ce problème se pose encore davantage dans les autorités politiques, dont les jeunes de moins de 30 ans forment moins de 2% des élu-e-s (source: Tribune de Genève). Le déséquilibre entre le peuple et ses représentant-e-s politiques était déjà connu s’agissant des femmes, qui constituent la moitié de la population mais très souvent moins d’un tiers des élu-e-s. Mais à Genève, suite aux élections de 2013, seul-e-s 3 Député-e-s sur 100 avaient moins de 30 ans (source: 20 Minutes). Alors que la population genevoise a en moyenne 40 ans (source: RTS), le Grand Conseil en a plus de la cinquantaine. La conséquence est que les décisions politiques touchant les jeunes se prennent le plus souvent sans les associer aux débats.

 

Comment contrer l’abstentionnisme des jeunes ? La faible participation électorale des moins de 30 ans a plusieurs causes possibles (voir Gfs/Bern). Avec l’âge, l’importance de ces causes diminue, l’expérience de la vie tendant généralement à convaincre du fait que le vote a bel et bien une influence directe sur les décisions politiques, et qu'il est donc nécessaire d'exprimer sa voix pour être entendu-e et pour changer les choses. Mais il ne suffit pas d'attendre que l'intérêt naisse tout seul: à travers l'école publique, il faut directement informer les jeunes électeurs-trices des moyens de participer à leur environnement politique à leur disposition.

 

À Genève, l'éducation citoyenne existe au niveau de l'instruction publique, mais elle n'est pas satisfaisante (source: Tribune de Genève). En effet, elle est dispensée trop tôt, en dernière année du cycle d'orientation, lorsque les élèves sont âgé-e-s de 14 ans environ, ce qui laisse 3 années pour oublier la théorie avant de pouvoir la mettre en pratique. Dans la situation actuelle, une formation continue jusqu'à la majorité politique de 18 ans repose en partie sur les efforts bénévoles des associations et du corps enseignant, mais cela ne suffit pas pour garantir une formation civique à tout-e jeune. Par exemple, le Parlement des Jeunes Genevois (PJG), dont j'ai participé à la co-fondation en 2012, est très actif dans le domaine, en promouvant le projet easyvote (vulgarisation du langage politique), en organisant des débats innovants (source: Léman Bleu) et en organisant des votations blanches (source: Tribune de Genève).

 

La réaction des autorités est encore trop frileuse. La Chancellerie d'Etat genevoise a développé une stratégie de sensibilisation à la démocratie directe et aux institutions qui mérite d'être saluée, comprenant des projets comme le concours CinéCivic et la Semaine de la démocratie. Le Département de l'Instruction Publique (DIP) conduit également un certain nombre d'efforts salutaires, dont le projet de loi sur l'enfance et la jeunesse (PL 12054) concrétise plusieurs des recommandations du PJG (plan citoyen): création d'un Conseil des jeunes et augmentation des voies de participation des élèves à leur environnement scolaire. Ce projet de loi est actuellement en cours de traitement par la commission de l'enseignement du Grand Conseil.

 

C'est plutôt au niveau du Grand Conseil que le bât blesse. Notre parlement cantonal est prêt à encourager la participation des jeunes, sauf si cela implique de faire un effort qui dépasse la simple déclaration. Par exemple, les Député-e-s ont accepté la motion soutenant le projet easyvote (M 2203), mais en supprimant les dispositions prévoyant le financement (source: Le Courrier). Le législatif genevois est justement sur le point de faire usage du même stratagème concernant la motion soutenant l'organisation annuelle de votations blanches dans les établissements scolaires (M 2287). Il a même tout simplement refusé d'entrer en matière sur une motion demandant le renforcement de l'éducation citoyenne et la mise en place d'un cours d'introduction à la politique (M 2186). À cela s'ajoute le refus d'un projet de loi sur le droit de vote à 16 ans (PL 11395). En matière de citoyenneté, la majorité du Grand Conseil ne s'est globalement pas montré à la hauteur de la tâche.

 

Que faire pour répondre à ces problèmes? Le programme du PS Genevois pour la prochaine législature contient plusieurs propositions utiles et nécessaires à l'amélioration de la situation:

  1. « Renforcer les cours d'éducation citoyenne, en particulier un cours d'initiation à la politique dans l'enseignement obligatoire. »
  2. « Favoriser les projets de participation des enfants et des jeunes au sein des écoles ainsi qu'aux niveaux communal et cantonal. »

 

La première proposition rejoint ce qui a été développé plus haut: on ne saurait concevoir une véritable démocratie sans que le peuple soit informé des outils lui permettant d'y participer. Au moment d'atteindre la majorité politique à 18 ans, les nouveaux-elles citoyen-ne-s doivent être en mesure de formuler leurs opinions et exprimer leurs choix librement et de manière informée, raison pour laquelle l'instruction publique doit garantir une éducation citoyenne suffisante et adéquate:

  • Combler le vide entre le Cycle d'orientation et la majorité politique de 18 ans en garantissant une formation continue à la citoyenneté au moins lors de la dernière année d'enseignement obligatoire.
  • Prévoir que les cours d'éducation citoyenne soient dispensés par des personnes spécifiquement formées à cet effet (intervenant-e-s externes ou enseignant-e-s spécialisés), afin d'éviter que ces heures de cours soient remplacés par des cours d'histoire, de droit ou de géographie.
  • Mettre sur pied une instruction civique multimodale, dans laquelle les cours sont complétés par des activités pratiques (découverte des institutions, débats en classe, jeux de rôle, rencontre avec les associations, création de projets, etc).
  • Porter une attention particulière à l'enseignement des droits politiques des résident-e-s étranger-ère-s sur le plan communal (bon nombre de personnes concernées ignorent disposer de ces droits).

 

La seconde proposition vise la participation au sens large: la participation des jeunes à leur environnement politique, civique, culturel, économique et social. Jouer de la musique et se produire dans des concerts, créer une association, monter une start-up ou encore récolter des vêtements pour les jeunes dans le besoin sont autant d'exemples de participation. 

  • Aménager des mécanismes permettant aux élèves de participer à la vie de l'école (par exemple, déléguer la gestion du programme de certains événements: fête de l'escalade, fête de fin d'année, journées à thème, etc).
  • Garantir un soutien des établissements scolaires aux associations d'élèves créées en leur sein (dans certains établissements comme le collège Claparède, l'association d'élèves - lorsqu'elle existe - ne bénéficie de quasiment aucun soutien de la direction).
  • Procédures administratives facilitées en matière d'événements associatifs (autorisations de manifestations, obligations dans le cadre de réservations de salles communales, etc), selon les recommandations (sous "cadre administratif") du Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée.

 

Ces solutions présentent des pistes propres à augmenter la participation des jeunes et réduire l'abstentionnisme électoral. Vous avez d'autres idées pour parvenir à ce but? N'hésitez pas à me les envoyer.

Écrit par Diego Esteban dans Élections 2018 | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook |

24/04/2017

La victoire des instituts de sondages

Le 7 mai, les Français choisiront entre Emmanuel Macron et Marine le Pen pour la présidence de leur pays. Ce premier tour a tenu en haleine tous les observateurs, en raison des sondages qui annonçaient une course bien plus serrée que prévue, avec quatre candidats dans un mouchoir de poche. Ces sondages, que d'aucuns adorent détester, sont souvent critiqués au motif que leurs prédictions seraient fausses, et ne seraient pour cette raison pas fiables. À l'extrême-droite, tant les médias que les instituts de sondages sont même perçus comme des adversaires politiques. On peut certes critiquer les instituts de sondages et leur travail, mais faisons au moins l'effort de ne pas raconter n'importe quoi.

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Un sondage n'est pas un pronostic. Il ne sert pas à prédire l'avenir, mais à mesurer le présent. Lorsqu'un institut demande le 21 avril à 3000 personnes représentatives de la population française si elles vont bien et que 82% répondent "oui", alors il peut raisonnablement conclure que son sondage du 21 avril révèle que 82% des Français vont bien, même si chacune de ces personnes change d'avis le lendemain. Pour qu'un sondage soit effectué correctement, il ne doit donc pas chercher à prédire l'avenir. Il doit également poser des questions claires et sans équivoque aux personnes sondées, constituer un échantillon véritablement représentatif de la population française (sur la base de critères comme l'âge, le sexe, le niveau de formation, le revenu...) et ne pas "corriger" ses résultats en fonction de facteurs extérieurs comme d'autres sondages ou des résultats d'élections passées.

 

Les instituts de sondage ont globalement bien fait leur travail. On ne peut pas dire que la question "pour lequel des candidats suivants y a-t-il le plus de chances que vous votiez" (formulation dans les sondages du 21 avril d'Ifop-fiducial, Odoxa et OpinionWay par exemple) ne soit pas claire. Quant à la question de l'échantillon, les méthodes peuvent varier. Certains sondeurs utilisent la voie téléphonique, d'autres utilisent internet. Les critères retenus pour déterminer la représentativité ne sont pas les mêmes d'un sondage à l'autre. L'échantillon est parfois constitué aléatoirement, ce qui peut fortement influencer la marge d'erreur, en particulier lorsque le nombre de personnes sondées est inférieur à 1'000. À titre d'exemple, le sondage Scan Research - Le Terrain du 15 avril est le seul de ce mois à avoir indiqué une tendance vers un second tour Macron-Mélenchon, mais il s'agissait également du sondage d'avril avec le plus faible échantillon (642 sondés), échantillon constitué aléatoirement de surcroît.

 

32 des 33 sondages d'avril ont vu juste. À l'exception du sondage Scan Research - Le Terrain du 15 avril précité, tous les sondages de ce mois indiquaient une tendance vers un second tour Macron - Le Pen. Depuis le début de la campagne officielle le 10 avril, 19 sondages ont été conduits et 18 d'entre eux plaçaient Macron et Le Pen en tête des intentions de vote (dont 15 dans cet ordre, 2 les plaçant à égalité et un seul avec Le Pen en tête). Ci-dessous, un tableau indiquant les écarts entre les résultats de ces 19 sondages et les résultats définitifs publiés par le Ministère de l'Intérieur (état ce lundi à 11h00, sur la base de 97% des bulletins dépouillés). 

  Mélenchon Hamon Macron Fillon Le Pen
RÉSULTATS DÉFINITIFS 19.62% 6.35% 23.86% 19.94% 21.43%
Odoxa (21 avril) <1% >1%   <1%  <1%  >1.5% 
BVA (21 avril) <0.5%  >1.5%  <1%  <1%  >1.5% 
Ifop-Fiducial (21 avril) >1%   <1% <1%  <0.5%  >1% 
OpinionWay (21 avril)  >1.5% >1.5%  <1%  >1%  <1% 
Ipsos Sopra (20 avril) <1%  >1%  <0.5%  <1%  <1% 
Elabe (20 avril) <0.5%  <1%  <0.5%  <0.5%  <0.5% 
Harris Interactive (19 avril) <1% >1%  >1%  <1%  <1% 
BVA (19 avril) <1% >2%  <0.5%  <1%  >1.5% 
Ipsos Sopra (17 avril) <1%  >1.5%  <1%  <0.5%  >1% 
Elabe (17 avril) >1.5%  >1.5%  <0.5%  <0.5%  >1.5% 
Kantar Sofres (17 avril) >1.5%  >1.5%  <0.5%  >1%  >1.5% 
Ifop-Fiducial (15 avril) <0.5%  >1.5%  <1%  <1%  <1% 
Scan Research (15 avril) >2%  >1.5%  <0.5%  >2%  <0.5% 
BVA (14 avril) <0.5%  >1%  <1%  <0.5%  <1% 
Ifop-Fiducial (14 avril) <1%  >1.5%  >1%  <1%  >1.5% 
Odoxa (13 avril) <1%  >1.5%  <1%  >1%  >1.5% 
Ipsos (13 avril) <0.5%  >1%  >1.5%  <1%  <1% 
Harris Interactive (13 avril) <1%  >1.5%  <0.5%  <0.5%  <1% 
Elabe (12 avril) >1%  >2.5%  <0.5%  <0.5%  >1%  

On remarque surtout que Benoît Hamon a soit été grossièrement surévalué (certains instituts de sondages ont probablement pris en compte les précédents résultats électoraux, nettement plus favorables au PS français), soit les électeurs socialistes ont "voté utile" à la dernière seconde (probablement Macron ou Mélenchon), donc après le dernier sondage réalisé. En effet, une différence - même nette - entre un sondage et le résultat final n'est pas forcément imputable à l'institut de sondage, il l'est souvent davantage aux changements soudains de comportements électoraux. On voit aussi que, contrairement à 2012, Mélenchon a été légèrement sous-évalué, alors que Le Pen a été légèrement sur-évaluée. Fillon et Macron ont en revanche obtenu un nombre de voix très proche des tendances. Le sondage Elabe du 20 avril était le plus proche du résultat final, celui de Scan Research du 15 avril était le plus éloigné.

 

On a trop tendance à critiquer les sondages avant de les comprendre. Dans la mesure où un sondage n'est pas prédictif, il constate une situation qui est souvent appelée à évoluer au fil de l'actualité. Par exemple, certains des sondages de novembre 2016 donnaient 34% d'intentions de vote à François Fillon, soit avant l'affaire des emplois fictifs. De même, les meilleurs résultats de Philippe Poutou sont apparus après sa prestation très remarquée au débat présidentiel du 4 avril sur BFM TV. Il ne faut pas non plus négliger le rôle des médias, qui relayent les résultats de sondages sans toujours faire preuve de toute la subtilité nécessaire. Cela n'enlève rien au fait que les instituts de sondage ont posé une question claire et neutre et ont permis d'informer avec professionnalisme sur les mouvements d'opinion de la population française.

 

Et le Brexit? Les sondages avant la votation du 23 juin 2016 au Royaume-Uni, portant sur le maintien ou la sortie de l'UE, étaient loin d'être unanimes sur le maintien, contrairement à une fausse croyance très répandue. La campagne a officiellement commencé le 15 avril, et a été suspendue le 16 juin (en raison du meurtre d'une élue pro-UE). Entre ces deux dates, il y a eu un total de 52 sondages, les résultats de plusieurs d'entre eux ayant parfois été calculés selon des méthodes différentes (exemple: sondage BMG Research du 15 juin, indiquant 53% pour le maintien en partant arbitrairement du principe que deux tiers des indécis voteront pour le maintien, puis 55% pour la sortie, en excluant les indécis). Par rapport aux sondages précédant le premier tour de l'élection présidentielle française, les sondages britanniques pré-Brexit sont très hétérogènes, et les méthodes de calcul du résultat très variées et souvent douteuses, profitant tant à un camp qu'à l'autre. Au final, les résultats cumulés de ces 52 sondages ont penché 25 fois en faveur du maintien et 30 fois en faveur de la sortie de l'UE. Pas de quoi en conclure que les sondages se seraient trompés sur le résultat à venir...

 

Et Trump? Contrairement au Brexit et à la présidentielle française, le résultat de l'élection présidentielle américaine ne se décide pas au seul vote populaire, mais au vote des "grands électeurs". En principe, chaque état compte un nombre de grands électeurs proportionnel à sa population (au minimum 3, la Californie en compte 55), qui sont censés voter unanimement en faveur du candidat qui obtient la majorité dans l'état en question ("winner takes all"), sauf en Maine et au Nebraska, qui ont des règles légèrement différentes. Donald Trump a donc gagné l'élection, mais pas le vote populaire: Hillary Clinton a obtenu 48.2% des voix, contre 46.1% pour le candidat républicain. Et chacun des 15 derniers sondages avant l'élection (tous conduits au moins partiellement après l'annonce d'une enquête du FBI contre Hillary Clinton 11 jours avant le vote, ce qui a notablement influencé le choix des électeurs) donnait une majorité populaire à la démocrate. Donc ici, les sondages n'ont aucunement induit en erreur.

La question ici est plutôt de savoir à quel point les tendances annoncées par les sondages dans les 5 seuls états qui ont "changé de camp" depuis 2012 (Iowa, Michigan, Ohio, Pennsylvanie, Wisconsin) étaient proches du résultat final.

  • En Iowa, 15 sondages ont été menés: 11 annonçaient une victoire de Trump, 3 une égalité, et 1 seul une victoire de Clinton.
  • Au Michigan, 43 sondages: 41 annonçant une victoire de Clinton (ceux de novembre lui donnant une avance à chaque fois inférieure à la marge d'erreur), 1 celle de Trump (2 jours avant le vote) et 1 égalité.
  • En Ohio, 46 sondages: 24 annonçant la victoire de Trump, 17 celle de Clinton et 5 égalités.
  • En Pennsylvanie, 54 sondages: 52 annonçaient une victoire de Clinton (13 des 14 sondages de novembre lui donnant une avance inférieure à la marge d'erreur), 1 celle de Trump (3 jours avant le vote) et 1 égalité.
  • Au Wisconsin, chacun des 20 sondages donnaient Clinton gagnante (2 des 4 sondages de novembre lui donnant une avance inférieure à la marge d'erreur).

La victoire de Trump en Iowa, au Michigan, en Ohio et en Pennsylvanie n'a jamais été présentée comme impossible par les sondages. Le cas du Wisconsin est un peu plus douteux, mais si Clinton avait effectivement gagné dans cet état, le résultat final n'aurait pas changé: Trump aurait été élu. Comme pour le brexit, ce n'est pas parce que le résultat surprend ou déplaît que les sondages seraient trompeurs.

 

Et la victoire surprise de François Fillon en primaire des Républicains? Il s'agit probablement du seul cas abordé dans cet article où les sondeurs n'ont pas été à la hauteur. Flottant péniblement sous les 15% durant presque toute la campagne, il a fallu attendre 9 jours avant le premier tour pour voir François Fillon atteindre les 20% dans un sondage. Le dernier sondage a eu lieu 2 jours avant le premier tour, et il donnait François Fillon très légèrement vainqueur, à 30%, devant Sarkozy et Juppé (29% chacun). Au final, les trois concurrents obtiennent respectivement 44.08%, 28.56% et 20.67% des voix, l'ampleur du score excédant nettement les tendances annoncées. À la décharge des instituts de sondage, le concept de "primaire ouverte" présente un fort caractère d'incertitude, dans la mesure où n'importe qui peut participer au vote, y compris les adversaires des Républicains qui voudraient saboter la campagne du parti. Il est donc trop difficile d'identifier les potentiels votants, ce qui empêche de constituer un échantillon véritablement représentatif. Malgré cela, les tous derniers sondages avant le premier tour de la primaire ont quand même identifié une ascension fulgurante de Fillon (+10% en 3 jours), qui arrivait enfin en tête dans le tout dernier sondage d'Ipsos le 18 novembre. Impossible également de mesurer l'impact d'éventuels changements de comportements électoraux de dernière seconde. En revanche, les instituts de sondage n'ont pas assez pris l'élément d'incertitude en compte dans leur marge d'erreur, qui était manifestement trop basse.

 

Cessons ce procès injuste intenté contre les sondages. Ils permettent de garantir un minimum de prévisibilité dans le système politique français, ce qui n'est pas une mauvaise chose. La plupart des instituts de sondages font bien leur travail, et les tendances qu'ils annoncent correspondent la très grande majorité du temps aux résultats officiels. On peut éventuellement jouer à la théorie du complot et dire que le résultat final est justement influencé par les sondages qui le précèdent, mais dans ce cas la solution n'est pas la mise au pilori des sondages, mais l'éducation civique. En effet, en politique, il est important de savoir décortiquer les informations qui nous sont bombardées au visage en permanence. Un électeur informé a des sources d'information diversifiées, et ne dépend pas uniquement des sondages pour se forger une opinion. Les sondages sont un moyen d'information comme un autre, et il suffit de savoir l'utiliser.

Écrit par Diego Esteban dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Imprimer |  Facebook |