06/07/2018

Burquoi tant de haine?

Dans sa newsletter du mardi 3 juillet, Le Temps annonçait une ligne de fracture au sein du PS Genevois et du PS Vaudois sur la question de la burqa. Voilà une affirmation bien téméraire.

 

Fact-checking

D’une part, l’article ne présente en réalité que le débat entre socialistes vaudois: c'est insuffisant pour “greffer” le PS Genevois dans cette analyse. D’autre part, c'est une déclaration de Pierre-Yves Maillard qui est à l'origine de ce débat: aurait-il eu lieu si le Conseiller d'Etat socialiste s'était tu? Car il faut savoir que les entorses aux valeurs du parti résultant du culte de la personnalité de Pierre-Yves Maillard ne manquent pas au PS Vaudois (cf. notamment mise à l’écart d’Anne-Catherine Lyon): s'il décidait de sauter dans un volcan, je me demande combien de camarades s'empresseraient de chanter les louanges de la magmathérapie.

 

De plus, je ne reconnais pas le PS Genevois dans cet article. Lors de la campagne pour les élections genevoises de cette année par exemple, les candidat-e-s du parti - moi y compris - étaient quasi unanimement contre les dispenses scolaires pour motifs religieux (1). Nous étions d’accord sur le fait que l’intégration et le développement des enfants ne devaient pas être péjorés par l’éducation religieuse voulue par les parents (2). Dans la très grande majorité des débats au moins en partie fondés sur des convictions religieuses, le PS a toujours été opposé aux intégristes: avortement, droits des personnes LGBTIQ, suicide assisté, impôt ecclésiastique... La place de la religion dans notre société fait par conséquent régulièrement débat au sein du parti. Donc pas de "tolérance totale", n'en déplaise à Laure Lugon, rédactrice de l'article.

 

Prenons du recul

La politique est une constante et difficile négociation entre intérêts aussi valables que contradictoires: dans cette optique, choisir un unique argument et en faire son seul outil n’est pas du "courage", selon les termes de Benoît Gaillard, mais de la flemmardise. Le débat autour de la burqa est particulièrement frustrant, car sa grande complexité appelle à la nuance, mais on trouve rarement cette qualité chez les personnes politiques les plus entendues, en particulier pour ce sujet.

 

La question porte ici sur l'intersectionnalité des enjeux: il ne suffit pas d'appréhender un problème pris isolément de son contexte, mais se demander si les effets d'une mesure ne seront pas inutilement plus sévères pour un type de population spécifique, en particulier s'il s'agit déjà d'une minorité défavorisée. Lorsque l'on se positionne sur l'initiative en question, il faut donc tout prendre en compte.

  • Le texte de l'initiative (interdiction de se dissimuler le visage) concerne principalement le cas des manifestants et hooligans encagoulés ainsi que les femmes portant une forme de voile intégral. Le nombre de ces dernières en Suisse est statistiquement insignifiant, la majorité étant composée de touristes (3).
  • L'auteur de l'initiative (le comité d'Egerkingen) était également à l'origine de l'initiative interdisant les minarets et est très proche de l'UDC, un parti connu pour susciter la peur de l'islam à des fins politiques. Le comité d'Egerkingen et ses membres ne sont ni des féministes, ni des défenseurs de la laïcité.
  • L'intention de l'initiative (proposer des mesures à caractère anti-islam) n'est pas tant d'avoir un effet concret réel et utile, mais de susciter la haine et la peur au sein de la population. Elle vise aussi à opposer les tenant-e-s du féminisme universaliste à celles et ceux du féminisme intersectionnel.
  • Les effets de l'initiative concernent les manifestants précités ainsi que les quelques femmes intégralement voilées présentes en Suisse: qu'elles aient choisi de porter le voile ou qu'elles y aient été contraintes, cette initiative ne va pas les "libérer", mais plutôt les pousser à rester chez elles au lieu de sortir. Cette initiative entraînera également des effets pour l'ensemble des musulman-e-s, par un sentiment de haine accru à leur égard dans le débat public.

 

La question de la contrainte

La discussion sur la burqa et d'autres formes de voile islamique intégral peut se résumer à un débat entre deux camps aux positions incompatibles: soit l'on pense qu'il est possible de choisir librement de porter le voile intégral, soit l'on pense qu'il est impossible de faire ce choix librement. Une étude très intéressante de l'Open Society se penche sur le cas de 32 femmes en France qui ont choisi de porter le voile intégral. Elle constate que bon nombre de ces femmes font ce choix de manière délibérée, souvent contre l'avis de leur famille (donc avec un faible risque de représailles si elles ne le portent pas). Il en résulte qu'une interdiction totale du voile intégral se heurterait au choix librement exprimé par certaines femmes de le porter.

 

Il existe certes un certain nombre de pays dont la population est majoritairement musulmane et où il est courant de voir les femmes contraintes à porter le voile. Si le problème est donc le port forcé du voile intégral, alors c'est la contrainte qu'il faut combattre, pas le voile lui-même. Ce problème est toutefois limité car les migrant-e-s musulman-e-s venant en Suisse viennent surtout de pays dans lesquels cette contrainte est beaucoup moins fréquente, comme l'Albanie (source: Conseil fédéral). De plus, la loi suisse interdit déjà ce genre de contrainte, qui porte atteinte au droit fondamental de la liberté personnelle. L'initiative n'apporte aucune solution à ce problème, si ce n'est répéter ce que la loi dit déjà.

 

Il existe effectivement une difficulté pour les femmes, lorsqu'elles sont contraintes à porter le voile intégral, de porter plainte. Mais l'enjeu ne réside pas dans la seule peur des représailles vis-à-vis des intégristes. En Suisse, lorsqu'elles sont battues par leur époux, les femmes étrangères ont souvent peur de porter plainte car, devant un tribunal, elles ont moins de chances d'obtenir gain de cause si elles ne divorcent pas; et si elles divorcent, elles craignent de perdre leur permis de séjour s'il a été obtenu en raison du mariage. Résultat: beaucoup de femmes étrangères (voilées ou non) subissent les violences en refusant de les dénoncer. Cela implique qu'il faut plutôt agir sur le plan des violences domestiques en tous genres, et empêcher de sanctionner des femmes étrangères par un retrait de permis lorsqu'elles ont dénoncé des violences.

 

Ainsi, interdire le voile intégral, comme mentionné plus haut, ne fera qu'empêcher les femmes contraintes de sortir de chez elles, et les exposera donc davantage aux violences domestiques. L'initiative ôte également aux femmes qui la liberté de porter le voile intégral si elles le souhaitent.

 

Doit-on interdire par la loi tout ce que l'on réprouve?

La liberté est un élément fondamental de notre société démocratique. Elle permet à toute personne d'adopter n'importe quel comportement, tant qu'il ne nuit pas à autrui. Par exemple, on peut fumer et ainsi nuire à sa propre santé, mais la fumée passive est sanctionnée, dans la mesure où notre consommation de tabac nuit à la santé d'autrui. La spiritualité et son expression répondent aux mêmes règles: l'on est libres de nos convictions religieuses, mais pour maintenir l'Etat laïc par exemple (ne pas prendre position pour telle ou telle religion), il n'est pas possible de manifester ses convictions lorsque l'on occupe un rôle d'agent-e de l'Etat.

 

Une femme portant le voile intégral librement, par choix, sans être une représentante de l'Etat ne nuit à la liberté de personne. Si l'on peut désapprouver les raisons de son comportement, cela ne saurait justifier une interdiction totale. D'autres symboles qui dérangent nous entourent au quotidien: le crucifix est à l'origine un instrument de torture, mais plutôt que de considérer les personnes qui en portent un autour du cou comme des prosélytes de la torture, nous respectons leur liberté de choix. De même, nombre de personnes en Suisse portent des tatouages comprenant des symboles popularisés par des régimes dictatoriaux, mais personne ne propose d'interdire les tatouages. En d'autres termes, une interdiction légale se justifie essentiellement en cas de nuisances concrètes inévitables: le simple fait que le voile intégral dérange ne suffit pas.

 

Deux contre-arguments peu convaincants sont souvent évoqués: la laïcité et l'égalité. Le premier postule que la religion est une affaire privée, et qu'elle ne devrait jamais être exprimée en public; pourtant, cela n'est pas de la laïcité. En effet, la laïcité, c'est la neutralité des autorités vis-à-vis de la religion, pas l'absence totale de signes religieux (4). Le second présuppose de manière catégorique que le voile intégral ne peut pas être interprété autrement qu'un outil de domination de l'homme sur la femme (malgré l'opinion contraire d'une partie des femmes qui le portent), et que le port du voile intégral serait par conséquent une forme de prosélytisme de la discrimination devant être interdite. Si je peux parfaitement adhérer à ce second argument, je ne vois pas en quoi - à l'instar du premier - il suffirait pour justifier une interdiction légale totale. L'égalité implique justement de respecter l'autodétermination des femmes en matière de croyances religieuses, de leur expression, ainsi que de choix vestimentaires.

 

Un grand pas en arrière

Pour résumer, cette initiative s'inscrit en premier lieu dans un rapport de force partisan: l'UDC veut se donner les outils pour gagner les élections fédérales en 2019 (diviser la gauche et augmenter la peur face à l'islam au sein de la population afin de pouvoir l'exploiter politiquement). Le pays entier va être mobilisé par des groupements politiques qui se moquent des problématiques de fond, pour voter sur un sujet statistiquement insignifiant. La question (de principe) de savoir si le fanatisme religieux et la discrimination des femmes peut et doit être combattue en votant cette initiative est au final inutile. 

 

En effet, dans la mesure où l'acceptation de cette initiative renforcerait la position de l'UDC, un parti qui - loin d'être féministe - combat le droit à l'avortement et l'égalité salariale et qui - loin d'être en faveur de la laïcité - combat l'égalité des droits en faveur des personnes LGBTIQ et la suppression de l'impôt ecclésiastique obligatoire (5), les partisans de gauche à cette initiative favorisent au final ce qu'ils prétendent combattre. Pour s'en convaincre, il suffit de constater que 82% d'hommes composent le comité d'initiative, dont le texte codifie la manière correcte pour les femmes de s'habiller. Cela ne correspond en rien à mes valeurs féministes. Je souhaite aux socialistes en faveur de cette initiative de se rendre compte que l'électoralisme aux dépens des droits fondamentaux est toujours inadmissible. En ce qui me concerne, je combattrai cette initiative.

 

Diego Alan Esteban

 

 

(1) Sur 54 candidat-e-s socialistes, seul-e-s deux se sont exprimé-e-s en faveur des dispenses scolaires pour motifs religieux. Pour celles et ceux qui aiment les proportions, il s'agit de moins de 2% des candidat-e-s. Ces dispenses concernent essentiellement les cours de natation dans l'école publique.

(2) Gardons toutefois à l’esprit qu’il existe un risque de voir des parents intégristes inscrire leurs enfants dans des écoles privées qui - elles - admettent les dispenses pour motifs religieux, ce qui priverait ainsi les enfants de l'accès à une véritable intégration dans le cadre de l'école publique.

(3) La "majorité de touristes" est un point de vue basé sur la réalité genevoise. Le Conseil fédéral a estimé que le nombre de femmes portant un voile intégral en Suisse était inférieur à 100. Une fois de plus, pour les fans de proportions, il s'agit d'environ 0.02% des musulmans de Suisse.

(4) Ce contre-argument cache une volonté de rendre l'Etat athée. Pourtant, le principe de neutralité que contient la laïcité implique uniquement pour les autorités de ne pas prendre position en matière de spiritualité, qu'il s'agisse d'une religion déterminée, de l'absence de foi ou de toute autre forme de croyance religieuse. Rendre l'Etat athée implique de le rendre défavorable aux religions, ce qui ne correspond en rien à l'idée de laïcité.

(5) Dans les cantons où il existe encore, l'UDC s'oppose encore et toujours à l'impôt ecclésiastique obligatoire, qui oblige toute personne - quelle que soient ses croyances religieuses - à financer les activités des églises chrétiennes.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook |

22/08/2016

Débat incohérent autour du voile

Alors qu'il n'a jamais manqué de raisons pour lancer de grands débats sur la laïcité, sur les limites à l'expression religieuse, sur l'égalité hommes-femmes, sur l'opposition au radicalisme religieux, sur la place et l'interprétation des symboles, on en parle enfin, mais seulement parce que le racisme politique a décidé de se faire des voix sur le dos des femmes musulmanes.
 
On parle de laïcité seulement en lien avec le voile islamique, pas avec le fait que la Constitution suisse débute par une référence à Dieu, que les armoiries genevoises sont purement chrétiennes (demandez-vous deux secondes d'où viennent l'aigle, la clé et le soleil avec l'acronyme en lettres grecques), que les Conseillers d'Etat du canton prêtent serment la main sur la bible dans la cathédrale, etc: incohérent.
 

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On parle des limites à l'expression religieuse, mais pas en lien avec les autres formes de tenues vestimentaires pudiques imposées aux femmes par d'autres religions (http://www.huffingtonpost.fr/2016/08/20/conseillere-elysee-hollande-voile-pape_n_11635698.html?ncid=fcbklnkfrhpmg00000001).
 
On parle d'égalité hommes-femmes uniquement en lien avec le voile islamique - alors qu'il s'agit d'une des rares tenues que les femmes peuvent porter sans trop risquer de se faire traiter de "salopes" (et encore...) - pendant que les inégalités salariales et la répartition des tâches ménagères restent fortement ancrées dans nos sociétés "modernes" (et parlons-en, de la présence des femmes en politique...).
 
D'ailleurs, plusieurs féministes anti-voile nient la pertinence du "voile nippon" dans ce débat (les Japonaises se couvrent entièrement jusqu'au visage pour éviter le contact avec le soleil), au motif que ce ne serait pas un symbole de soumission de la femme comme l'est le voile islamique: pourtant, partout dans le monde les femmes se font dicter leur comportement tant qu'il n'est pas en adéquation avec le modèle de féminité ambiant. Et que ce soit au Japon (avoir la peau la plus blanche possible pour être considérée comme belle), en Arabie Saoudite (cacher tout sous un voile et interdiction de conduire) ou en Suisse (épilation et minceur quasi-obligatoires pour être considérée comme belle), on apprend aux femmes qu'elles ne pourront jamais être acceptées par la société si elles ne ressemblent pas au fantasme masculin dominant.
 
On parle des mesures à prendre pour s'opposer aux vecteurs du radicalisme religieux, mais la France offre des légions d'honneur aux Saoud... Et lorsqu'on prétend lutter contre l'islamisme en s'attaquant au voile, c'est de l'opportunisme pur et dur: la source du problème n'est pas la personne qui porte le voile mais celle qui l'oblige à le porter (analogie: s'attaquer au consommateur pour lutter contre les drogues plutôt que le vendeur ou le producteur est assez contre-productif). Et lorsqu'une femme porte le voile sans que personne ne l'y contraint (donc par choix), alors c'est pas vos putains d'oignons de savoir comment elle s'habille.
 

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Et enfin, on parle beaucoup du voile comme symbole de soumission de la femme (comme si c'était la seule interprétation possible), mais en demandant rarement aux femmes voilées ce qu'elles en pensent (car voyez-vous, elles sont un peu plus concernées que n'importe qui d'autre par ce débat). Un peu comme si on interdisait le crucifix sur les pendentifs et les monuments, au motif qu'il ne pourrait s'agir que d'un symbole de promotion de la torture (renseignez-vous sur l'origine du crucifix), sans qu'on demande aux chrétiens leur avis.
 
Il faut être sacrément aveugle pour ne pas voir que si l'on débat enfin de ces sujets, c'est uniquement parce que ces débats sont utiles (sur le plan électoral) à ceux qui les lancent. Et le fait que ces débats soient limités au voile islamique prouve qu'ils n'ont ni été lancés par des féministes, ni par des libertaires, ni par des démocrates, ni par des laïcs. On est de toute évidence dans un pur rapport de forces politique où les milieux racistes réussissent à vous faire croire qu'ils défendent des principes dont ils n'ont rien à cirer, et qu'ils ne défendront plus dès qu'ils ne leur permettront plus de gagner des voix. Si c'est oui à l'initiative anti-voile, la victoire appartiendra uniquement à l'UDC, qui pourra continuer à augmenter l'âge de la retraite, défendre le modèle de la femme au foyer, s'opposer à toute forme d'intégration des LGBT et poursuivre ses attaques sur l'avortement...
 

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Je désapprouve du voile islamique, mais je m'insurge de ces réflexes égocentriques des pratiquants d'une vision purement hygiéniste de la société, visant à réglementer par la loi tout ce qui déplaît à leurs yeux. Car si on décide qu'interdire sur le plan légal tout ce qui déplaît - même légèrement - est une pratique admissible, alors j'ai le plaisir de vous présenter mon programme de législature:
  • Interdiction des chignons masculins parce que c'est moche
  • Les feux devront être tous verts à mon passage
  • Les sons produits par Alain Morisod ou Maitre Gims ne peuvent plus être considérés comme de la "musique"
  • Interdiction des selfie sticks
  • Les rigolos qui annoncent un dracolosse en réalité inexistant n’attraperont que des roucoule pendant trois mois ferme
  • Le droit de vote est retiré aux personnes âgées qui vivent avec les conséquences de leurs choix pendant moins de dix ans seulement

31/03/2015

Un nouvel hymne national?

Il nous est proposé de modifier l'hymne national. Ayant chanté le cantique suisse à de nombreuses reprises, notamment lors d'une inoubliable tournée musicale au Japon, je suis convaincu que la seule chose dont j'aurais de la peine à me détacher, c'est la mélodie. Pour le reste, je veux bien discuter. La proposition de modifier l'hymne national (qui n'a ce statut que depuis 1981, soit il y a 34 ans) se heurte à un mur sourd. Comme s'il était proposé de l'abolir ou de le faire chanter les vertus du Rivella, ce qui serait effectivement une véritable abomination!

 

Discutons-en, on est en démocratie quand même. Les paroles (en français) actuelles comportent à peine deux thèmes: la beauté de la Suisse et la gloire de Dieu. J'aime croire que la Suisse a suffisamment d'éléments pouvant être vantés pour ne pas se borner aux Alpes et à un être mystique en lequel un tiers de la population - dont votre serviteur - ne croit pas. L'objectif général de la SSUP, organisatrice du concours (il s'agit d'une association dont les décisions n'ont dans tous les cas pas force obligatoire pour les paroles de ce que vous choisissez de chanter le premier août, si jamais), est louable: il faut faire en sorte que l'hymne national reflète la nature et les buts de la Confédération helvétique, tels que décrits par le préambule de la Constitution fédérale:

"Au nom de Dieu Tout-Puissant! Le peuple et les cantons suisses, conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres, arrêtent la Constitution que voici: [...]"

 

Vis-à-vis du préambule de la Constitution, il y a manifestement trop de lacunes dans le texte du cantique suisse, qui dans sa teneur actuelle ne saurait prétendre refléter fidèlement ce qu'est la Suisse. J'ai écouté, du coup, les différents finalistes, et je vous laisse vous faire une idée de mes deux préférés:

- contribution 1: https://www.chymne.ch/fr/contribution

- contribution 3 (couplet 1): https://www.chymne.ch/fr/contribution-c

 

Il faut savoir tout remettre en question: les paroles du cantique suisse, qui fait intimement partie de l'image que renvoie notre pays au monde, sont-elles vraiment meilleures que ce qui nous est proposé par la SSUP? Peut-on déjà considérer un hymne - qui n'en est un que depuis 34 ans - intouchable et sacré en toutes circonstances? Dans tous les cas, je constate que c'est lorsque l'on touche aux symboles que les débats sont les plus intéressants, sauf lorsque les intervenants refusent le débat.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1) |  Imprimer |  Facebook |

31/10/2014

Musulmans, criminalité et paranoïa.

Mercredi, l'institut Ipsos Mori a publié la dernière édition de son "Index de l'ignorance." L'objectif de cette étude était d'opposer certaines croyances générales aux faits, en lien avec un certain nombre de sujets "chauds" pour la plupart des 14 pays dans lesquels elle a été menée. Elle a permis de constater une disproportion manifeste entre l'idée que les gens ont d'une situation et la situation elle-même.

 

Sur sa page facebook, la RTS a relayé la nouvelle en mettant l'accent sur un paradoxe des plus flagrants issus de l'étude: alors que la France compte 8% de musulmans, les participant-e-s français-e-s au sondage de l'institut Ipsos Mori ont globalement estimé à 31% la proportion de résident-e-s de confession islamique dans leur pays. Soit une différence de 23% entre la croyance et la réalité.

Xenophobie.jpg

De nombreux facteurs peuvent expliquer cette disproportion, à l'image de la médiatisation importante dont a bénéficié (le mot est sciemment choisi) le terrorisme islamiste depuis le début du siècle. Les attentats menés au nom d'Allah ont reçu un tel écho, qu'ils ont placé la communauté musulmane (pourtant très majoritairement opposée aux violences commises au nom de leur religion, comme l'ont notamment relevé le Figaro et le Temps) dans une situation invivable, qui assimile la confession de ses membres à une preuve de leur supposée violence inhérente.

 

Dans ce contexte, on aura pu voir le site ultraconservateur lesobservateurs.ch tenter de prouver la connexité entre islam et criminalité en reprenant un article de l'association anti-musulmane française "riposte laïque", dont le titre est déjà une preuve de la stupidité de son auteure: "Prison de Champ-Dollon: 7% de détenus suisses, 53% de musulmans!" En effet, si la vocation scientifique autoproclamée de cet article se résume à une opposition d'amateurs entre une nationalité et une religion, on n'est pas sortis de l'auberge, car il faut confronter des données sur la base de critères identiques si l'on veut tirer des conclusions exactes.

 

Sans parler des petits détails qui trahissent l'ignorance crasse de la situation par l'auteure (à l'image de la mention d'une "votation [...] gagnée par l'UDC", alors qu'en Suisse c'est le peuple qui vote et non pas l'UDC), il y a des affirmations qui sont tout bonnement inacceptables. Les statistiques en lien avec la prison de Champ-Dollon portent sur le nombre total de détenu-e-s, sans distinction aucune entre les personnes qui purgent une peine et celles qui sont en attente d'un jugement. Des personnes seulement accusées d'un crime (par opposition à celles qui en ont été reconnues coupables) et détenant la nationalité suisse sont moins susceptibles de s'enfuir avant le jugement que les autres, il est donc logique que ces dernières soient plus nombreuses à être incarcérées en préventive. Partir du principe que les chiffres placent sur un même pied d'égalité Suisses et étrangers est une faute de raisonnement.

 

André Kuhn, Professeur de criminologie aux universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel, énumère de façon très claire les critères qui entrent en ligne de compte quand il s'agit d'expliquer la criminalité. Il y a tout d'abord le sexe, l'âge ensuite, puis le niveau socio-économique, enfin le niveau de formation. L'origine peut être pertinente quand il s'agit de ressortissants d'un lieu en guerre, ce qui a pour effet psychologique de les désinhiber par la confrontation à la violence, mais c'est exceptionnel.

 

"Si l'on compare le taux de criminalité des étrangers à celui des nationaux du même sexe, de la même classe d'âge, de la même catégorie socio-économique et du même niveau de formation, la différence entre les nationaux et les étrangers disparaît."

(André Kuhn, dans "comment s'explique la surreprésentation des étrangers dans la criminalité")

 

Et la religion dans tout ça? La criminalité ayant existé dans chaque lieu peuplé par l'être humain et à tout moment dans son histoire, il est ignorant et dangereux de faire croire aux gens que la criminalité est indépendante de la nature humaine. Chercher à convaincre que la religion a un rôle majeur dans la criminalité (mais étrangement, seulement en ce qui concerne les musulmans) déresponsabilise en effet les criminels de leurs actes et ignore la réalité sociologique de la criminalité.

 

Mais le mal est fait: l'islam est devenu un mot-clé qui fait tiquer, stimulant une paranoïa latente qui ne demande qu'à pouvoir se défouler sur des boucs-émissaires. Il est donc capital de la rejeter à chaque occasion qui se présente, afin de rétablir une nécessaire santé mentale dans les débats de société portant sur des questions sensibles. Non, la religion n'est pas une caractéristique qui invite à commettre des crimes. En revanche, la pauvreté et le manque de formation le sont. Luttons contre la criminalité, battons-nous pour l'éducation et la qualité de vie, battons-nous contre l'ignorance et l'exclusion sociale!

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (10) |  Imprimer |  Facebook |

12/02/2014

Droit de vote à 16 ans?

Mardi 11 février 2014, Romain de Sainte Marie (28 ans, Député, Président du PS Genevois) et Caroline Marti (24 ans, Benjamine du Grand Conseil, ancienne co-Présidente de la Jeunesse Socialiste Genevoise) ont présenté à la Tribune de Genève leur proposition d'octroyer les droits politiques (sauf l'éligibilité) à tous les jeunes âgés de 16 ans aux niveaux cantonal et communal (note: le droit de vote communal inclut les résidents étrangers, conformément à la votation populaire du 24 avril 2005).

 

Samedi 2 novembre 2013, la question avait fait l'objet du grand débat de la dernière Conférence des Parlements de Jeunes à Lausanne, en présence notamment de Fathi Derder, Conseiller National (Vaud, PLR), Mathias Reynard, benjamin des Chambres Fédérales (Valais, PS), et Jérémy Seydoux, plus jeune candidat au Grand Conseil genevois (Vert'libéraux). J'y avais posé la question suivante: pourquoi faudrait-il s'arrêter à 16 ans seulement? Pourquoi pas un droit de vote dès la naissance? En effet, qu'est-ce qui justifie le fait d'ôter la possibilité de voter à une personne en raison de son âge, sachant que l'irresponsabilité en matière de droit de vote ne fait évidemment pas l'objet d'un monopole des mineur-e-s? Cette question, intentionnellement provocatrice, pose cependant le point de départ de la problématique.

 

Le question de l'âge est en effet une pierre angulaire de l'octroi des droits politiques. De ce point de vue, s'il semble évident que ceux-ci doivent être garantis dès la majorité civile au moins, il n'y a pas a priori de seuil minimum fixe et immuable qui soit forcément plus juste qu'un autre. Dans le canton de Glaris par exemple, le droit de vote à 16 ans est en vigueur et ne fonctionne pas moins bien que le droit de vote à 18 ans dans le reste du pays. En revanche, il est clair qu'un droit de vote pour des enfants de moins de 12 ans en tout cas (c'est-à-dire avant le début de l'enseignement secondaire et par conséquent des premiers cours d'éducation citoyenne) serait un autogoal pour la démocratie: en effet, un enfant reste très influençable dans son plus jeune âge, et ses parents auraient ainsi un "droit de regard" de fait sur ses décisions politiques qui ne permettrait pas "l'expression libre de la volonté des électeurs" (article 25 du Pacte de l'ONU relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Suisse). 

 

Il existe donc une tranche d'âge assez floue (située grosso-modo entre 12 et 18 ans) au cours de laquelle il est généralement admis qu'une personne aura acquis la maturité lui permettant de prendre en main son passage à l'âge adulte. A mon avis, synchroniser l'âge minimum du droit de vote à celui de la majorité civile n'est pas une évidence qui s'impose en tous cas. Une des critiques souvent opposées au droit de vote à 16 ans, comme l'a notamment affirmé Brice Arduini (Conseiller municipal MCG, Vernier, et ancien Président de la Jeunesse MCG) sur Léman Bleu, est celle de la capacité des jeunes de cet âge à prendre des décisions d'ordre politique; force est de constater qu'être adulte n'implique pas le fait d'être mature politiquement: ça et là, je vois des personnes déclarer voter sans prendre au sérieux leur droit, c'est-à-dire sans lire les textes sur lesquels elles sont appelées à s'exprimer, ou ne se contentant que de la lecture de l'intitulé. Les divers comportements qui conduisent à la prise d'une décision irrationnelle ne sont pas liés à l'âge: de ce point de vue, je ne vois pas des jeunes de 16 ans se conduire de manière plus incapable que leurs aînés.

 

Un autre contre-argument, parmi ceux qui n'avaient pas déjà été opposés à l'octroi du droit de vote aux femmes (en 1960 à Genève puis en 1971 au niveau national, voire en 1990 pour Appenzell Rhodes-Intérieures), est celui de la responsabilité. Une des premières réactions à la proposition de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti fut celle d'Aristos Marcou, responsable de la communication chez les Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois, et qui reprit justement cet argument: "si la majorité est fixée à 18 ans, l'accession au droit de vote doit se faire au même âge." Il va de soi que l'éligibilité impose une responsabilité énorme, mais il en va différemment s'agissant des autres droits politiques (droit de vote, de lancer et de signer des initiatives et référendums), qui impliquent un engagement moindre et des connaissances bien moins étendues. D'ailleurs, dans la proposition de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti, le droit d'être élu n'est pas octroyé aux jeunes de 16 à 18 ans. En réalité, ce choix répond avant tout à des contraintes de niveau fédéral (comme la responsabilité pénale, qui est fixée à 18 ans), dont la modification ne se justifierait pas par la simple volonté d'un seul canton de faire élire ses jeunes. De plus, en ce qui concerne l'élection du Conseil d'Etat genevois, il faut avoir 27 ans pour être candidat.

 

Sachant donc que l'éligibilité ne fait pas partie du projet, je suis donc en faveur d'une extension des droits politiques cantonaux et communaux à partir de l'âge de 16 ans. Mais il faut garder à l'esprit que le droit de vote à l'âge de 16 ans en tant que tel n'est pas un but en soi: cette extension revêt un caractère épiphénoménal par rapport à la question principale qui sous-tend l'idée de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti. En effet, les droits politiques sont au coeur de ce qui fonde la démocratie, et celle-ci ne peut fonctionner durablement que si le corps électoral participe véritablement au processus. En Suisse, la participation électorale gravite habituellement autour des 50%, ce qui implique que les décisions faiblement majoritaires ne recueillent en réalité le soutien d'un-e seul-e citoyen-ne sur quatre. Sachant de plus que la participation électorale des jeunes s'élève à 30% en moyenne, on peut craindre une diminution progressive de l'utilisation du droit de vote en Suisse. Ainsi, il est important d'initier véritablement la jeunesse au fonctionnement de la démocratie, au rôle du citoyen et aux choix que celui-ci est amené à faire dans sa fonction de membre du corps électoral.

 

Il y a donc un sérieux besoin de renforcer l'éducation citoyenne, et surtout à Genève. L'idéal serait de permettre aux jeunes de suivre des cours d'initiation à la citoyenneté et à la politique à 16 ans, au moment où ils sont déjà amenés à prendre des décisions sur leur avenir professionnel ou universitaire. De ce fait, un droit de vote à 16 ans instauré simultanément permettrait à ces jeunes de mettre directement en pratique leurs connaissances nouvellement acquises du système et d'apprendre in concreto à former leur propre opinion. La motion proposée par Romain de Sainte Marie et Caroline Marti permettra d'apporter cette lacune qui existe actuellement en matière de droits politiques au niveau des autorités, car jusqu'ici, ce furent surtout les associations d'élèves (votations blanches dans les écoles) et des associations de jeunesse comme le PJG (débats participatifs, vulgarisation des informations politiques, etc.) qui se sont le plus investis dans le développement de l'éducation citoyenne, sans réellement avoir été écoutées.

 

La motion de Romain de Sainte Marie et Caroline Marti, qui représentent à eux seuls deux tiers des Députés de moins de 30 ans au Grand Conseil genevois, a encore un long chemin à parcourir. J'espère ardemment qu'elle conduira à un changement institutionnel incluant davantage la jeunesse dans cette société politique qui l'oublie trop souvent.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook |