11/06/2013

L'information mise en danger

« Le zizi suisse mesure 14,35 cm » ; « étudiante le jour, et pute la nuit » ; « lycéennes privées de soutien-gorge à l’examen » : c’est en-dessous de la ceinture, ça choque, le sujet est banal, voire inintéressant, mais l’envie d’en savoir plus est intentionnellement stimulée. Vous les aurez peut-être reconnues, ces phrases sont tirées de titres qui ont été mis en évidence ces derniers mois respectivement par les journaux Le Matin, GHI et 20 Minutes. Personne n’est assez naïf pour y voir un travail journalistique bien mené : les tentatives des médias d’attirer un lectorat qui se fait de plus en plus rare et friand de scandales sont désespérées. Ce journalisme souffrant subit les conséquences des progrès technologiques, que personne n’a voulu voir arriver avant qu’il ne soit trop tard.

 

La révolution numérique et l’exigence d’immédiateté des informations sont des facteurs qui expliquent partiellement le déclin de la presse écrite. Celle-ci a très mal géré le tournant technologique, chaque journal s’efforçant à être celui qui publiera le plus vite le dernier scoop sur son site internet. Mais comment faire autrement ? En effet, le moindre retard reçoit une sanction inévitable : le lecteur s’en va chercher l’actualité chez un concurrent plus rapide. Les pressions financières sont peut-être la cause principale de la crise médiatique que nous vivons actuellement : en effet, un média, c’est aussi une entreprise, qui doit pouvoir générer des bénéfices pour survivre.

 

Cependant, aucune compassion envers les médias souffrant de divers problèmes ne saurait nous faire oublier les conséquences condamnables de leur crise : elles résident dans la manipulation de l’information par les journalistes afin d’attirer plus facilement l’attention. Dès lors que la mission d’informer d’un média est subordonnée à l’impératif du chiffre d’affaires, la virginité nécessaire des faits s’en trouve violée. Cette conjoncture menace directement l’exercice de la liberté de la presse, destinée à la protection de l’opinion publique face à toute diffusion d’informations déformées ou fausses. Mais comment se manifeste la violation de cette liberté par les médias eux-mêmes ?

 

Pour prendre quelques exemples parlants, la Tribune de Genève dévoilait, il y a quelques temps, une interview de Pierre Maudet (Conseiller d’Etat en charge de la sécurité), titrée « tant que Champ-Dollon est dans les normes européennes, ça me va ». Cette unique phrase ne reflète pas l’entier du propos du Conseiller d’Etat, et le présente comme laxiste face à ce qui est un vrai problème de la politique genevoise. Entre un titre qui résume bien le sujet et une phrase sortie de son contexte, propre à susciter la polémique et donc vendeuse, la Tribune de Genève a fait un choix : cette phrase figurait ainsi sur les très visibles caisses à journaux du jour de la parution de l’article. Ce détournement de l’information pour des motifs économiques était d’ailleurs si évident que la rédaction fut ensuite logiquement invitée à publier un (discret) rectificatif deux jours plus tard.

 

Un autre exemple, qui concerne a priori la majorité des journaux, est le contenu des articles concernant des crimes ou des délits. Nous sommes dans un contexte où le repli identitaire suisse se manifeste de manière de plus en plus prononcée (comme on l’a remarqué lors des dernières votations), alimentant ainsi un sentiment d’insécurité face aux étrangers de nationalité, de culture et surtout d’apparence « différente ». Et dans ce contexte, plusieurs articles sont rédigés de manière à mettre en avant l’origine étrangère de l’auteur, alors que s’il était suisse, comme ce fut le cas pour l’assassinat de Marie par exemple, l’origine n’aurait pas eu d’importance. Ce jeu sur la xénophobie ambiante (car il faut tristement l’avouer, ça vend très bien) est nocif, et cautionné par les médias.

 

Un autre cas, qui concerne Le Matin, est très bien décortiqué sur ce blog : http://pikereplik.unblog.fr/2013/05/29/le-matin-desinform...


Les journaux qui modifient ainsi la présentation des faits, voire les faits eux-mêmes, parce que la rentabilité de leurs éditions s’en trouvera augmentée, ne méritent plus le titre de média. Un média est celui qui seul peut bénéficier du droit fondamental de la liberté des médias (comme son nom l'indique). Mais celui qui en provoque la violation, car il place d’autres priorités au-dessus de celle de garantir l’information libre et utile au public, n’est plus un média, mais un « merdia ». Ce terme est à la hauteur du mépris que méritent les journaux qui acceptent de ne pas remplir dignement leur rôle fondamental pour la démocratie, celui d'informateurs de la population.

 

En politique aussi, la dégradation du discours des élus, devenant de plus en plus démagogue et agressif, suit cette courbe descendante. L’arrivée du MCG à Genève par exemple montre que l’on a bien touché le fond du trou : les projets de société ne sont plus vendeurs, place donc à la politique-spectacle, basée sur l’exploitation des émotions du moment. Rappelez-vous l’assassinat de Marie : bien que sa famille ait pardonné l’agresseur pour son crime et ait demandé à ce qu’il n’y ait pas de récupération politique de ce triste évènement, nombre de personnes (notamment membres de l’UDC) ont plaidé pour un retour en arrière (pour changer…) et la réintroduction de la peine de mort, car la vive émotion du moment représentait un terreau favorable pour stimuler l’instinct de vengeance latent. Ce jeu inquiétant sur les évènements d’actualité est dangereux, car il engendre une « politique du cas particulier », qui fausse le débat en l’empêchant d’avoir une portée globale. Ce fut notamment le cas lors de la votation sur l’initiative contre les rémunérations abusives, à l’occasion de laquelle nombre de Suisses ont davantage voté contre Daniel Vasella qu’en faveur du texte.

 

La dégradation du discours politique se manifeste également sous d’autres aspects. Les mensonges, par exemple, sont fréquents : les « Christoph » de l’UDC (Blocher et Mörgeli) ont ainsi affirmé, préalablement à la votation du 9 juin passé, que plus de la moitié des requérants d’asile étaient des criminels, alors que le vrai chiffre est de 9%. On peut aussi s’inquiéter des amalgames qui s’imposent petit à petit dans le conscient collectif : un étranger n’est pas un criminel (un riche l’est d’ailleurs tout aussi peu), mais les stéréotypes sont tenaces. Le thème de l’étranger-criminel, grande psychose du moment, est un sujet sensible grossièrement surexploité par nombre de politiciens avides d’électeurs. Dans ce dernier cas, la désinformation réside dans la disproportion entre l’ampleur clamée de la question, et son importance réelle, bien moindre que celle de nombreux autres sujets, qui ont le « défaut » de ne pas être électoralement porteurs. On peut aussi mentionner le fait que les débats ayant précédé la votation du 9 juin tournaient autour de « l’immigration massive » et des « requérants criminels », problématiques hors sujet par rapport à la révision qui a été soumise au vote, ce qui a pour conséquence de tromper les citoyens dans les informations qu'ils reçoivent lors d'une votation.

 

Le danger réside donc dans l’inexactitude, voire la fausseté des informations reçues par les électeurs. Là où recevoir des informations subjectives et partiales est normal, c’est inacceptable s'agissant d’informations fausses ou déformées. De ce point de vue, tant la presse que la politique présentent une menace grandissante pour l’information de la population, et il revient à tout un chacun de combattre cette tendance. En effet, peu de personnes souhaiteraient vivre dans une société où les faits vrais n’ont pas la priorité.

 

Ce constat ne se veut pas aussi alarmiste qu’il en a l’air, tant il reste d’exemples qui dérogent à la dégradation évoquée relativement aux « merdias » et au monde politique. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l’admirable travail journalistique effectué par Le Courrier, Le Monde, la RTS, mais aussi la politique menée par la majorité des élus, qui donnent l’espoir d'avoir encore des débats de qualité, malgré les efforts d’Eric Stauffer, de Christoph Blocher, et d’autres encore à détruire toute notion de bon sens.


Ainsi, quelles solutions se présentent à nous face aux dérives des milieux médiatique et politique ? Il y en a une, qui fonctionne à merveille aux USA : le « fact checking ». Il s’agit, littéralement, d’une « vérification des faits », que des instituts civils indépendants et librement constitués effectuent quant aux discours de personnages politiques et à certains articles de journaux. Une telle institution serait bénéfique pour la Suisse, car de plus en plus de journalistes et de politiciens ne reconnaissent plus aucun garde-fou dans l’exercice de leurs activités respectives. De plus, une information est vraie, ou elle ne l’est pas : il n’est nullement ici question de jugements de valeur partisans. Les seuls à souffrir du « fact checking » ne pouvant qu’être ceux qui manipulent effectivement l’information (manipulation qui n’est a priori pas le fait d’une mouvance politique en particulier), rien ne semble raisonnablement s’opposer à l’arrivée de cette institution. C’est pourquoi nous pouvons espérer qu’elle débarque le plus vite possible, et qu’elle réussisse à contrer la désinformation, le mensonge et toute autre forme de manipulation.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook |

Commentaires

J'ai adoré "le soutien-gorge" et votre commentaire "en dessous de la ceinture"...vous ne manquez pas d'humour...:=))

Écrit par : vieuxschnock | 11/06/2013

excellent et réconfortant pour tous les lecteurs dégoutés du numérique.C'est plus du journalisme c'est une forme de dictature ni plus ni moins.

Écrit par : lovsmeralda | 11/06/2013

Les commentaires sont fermés.