20/11/2013

Pagani et Barazzone, un cul entre deux chaises

Le 6 octobre dernier, Rémy Pagani, déjà Conseiller administratif en ville de Genève, fut élu député au Grand Conseil du canton de Genève. Nombre d'observateurs se sont demandés comment l'ancien maire de Genève pourrait assumer simultanément ses deux fonctions, tant la charge de membre de l'exécutif communal genevois est exigeante, et celle de député chronophage. Le 12 novembre dernier, suite à l'élection du Conseiller national Luc Barthassat au Conseil d'Etat, Guillaume Barazzone fut soumis au même interrogatoire: en effet, Conseiller administratif en ville de Genève également depuis un an, il a annoncé qu'il accepterait de remplacer l'agriculteur Bardonnésien aux Chambres dès la prochaine session de l'Assemblée fédérale. Alors que la Ville de Genève est un des plus grands centres urbains de la Suisse, il est surprenant de voir deux des cinq membres de son exécutif prendre des responsabilités politiques conséquentes en sus de celles qu'ils assument déjà. Le choix de ces deux hommes pose des questions de principe, mais également d'autres - très concrètes - sur leur capacité individuelle à siéger.

 

Sur le plateau de Léman Bleu mardi soir, Rémy Pagani affirmait qu'il ne siégerait "que" dans deux commissions parlementaires du Grand Conseil (dont la commission de l'enseignement supérieur, qu'il présidera pendant un an), en sus de sa charge de Conseiller administratif. Ses détracteurs lui reprochent sa volonté de s'accrocher désespérément au pouvoir et de tromper ses électeurs: partant du principe qu'il est impossible pour lui de réellement prendre le temps d'exercer pleinement toutes ses fonctions politiques en même temps, ils prédisent qu'une telle dispersion de son travail ne pourra aboutir qu'à un engagement diffus et insuffisant, péjorant tant le travail du canton que celui de la ville. Ils sous-entendent également que ce cumul de mandats procède de la cupidité, puisqu'il toucherait les jetons de présence du Grand Conseil en plus de son salaire de Conseiller administratif. A cet argument, les soutiens politiques de Rémy Pagani répondent que ce dernier reversera de toutes façons 75% de ses jetons de présence à son parti (SolidaritéS) et n'en encaissera qu'une petite partie. Ils relèvent aussi qu'il a déjà siégé en tant que député entre 1997 et 2005, son expérience lui permettant parfaitement d'assumer son mandat en maîtrisant tous ses aspects. Cependant, ils ne disent rien du fait que si Rémy Pagani avait refusé de siéger au Grand Conseil, il aurait ainsi laissé sa place à Vera Figurek, une jeune femme qui représente la relève d'un parti vieillissant et peinant à se renouveler.

 

Dimanche 4 novembre 2012, le député PDC Guillaume Barazzone fut brillamment élu au Conseil administratif de la ville de Genève (il attendit cependant près de trois mois avant de quitter son siège au Grand Conseil). Désormais, il siégera tant au Conseil national qu'à l'exécutif communal genevois, un cumul pour le moins ambitieux, sachant qu'il débute dans chacun de ses deux rôles. En effet, Guillaume Barazzone n'a jamais siégé au niveau fédéral, et achève sa première année dans un exécutif (communal) après une dizaine d'années passées au législatif communal, puis au Grand Conseil. Cherchant à témoigner de sa bonne volonté, il annonçait mardi son intention de reverser une partie conséquente de ses jetons de présence à la ville de Genève: de la poudre aux yeux, selon ses opposants. Sachant qu'il faut plusieurs années avant de maîtriser la fonction de parlementaire fédéral et les dossiers thématiques y relatifs, certains doutent de la capacité de Guillaume Barazzone à remplir ses fonctions de manière proactive: si toutefois il devait y arriver, n'oublions pas qu'au moins quatre sessions fédérales de trois semaines consécutives chaque année, entrecoupées de plusieurs séances de commissions, constituent l'agenda de base de l'élu national. Dans quelles commissions siégera-t-il? A quelle fréquence participera-t-il aux séances? A ma connaissance, le principal intéressé n'a pas encore été amené à répondre à ces questions.

 

Sur la base des éléments présentés ci-dessus, il est difficile de voir d'un bon œil le cumul des mandats qu'effectueront Rémy Pagani et Guillaume Barazzone. Ces cumuls mettent cependant en avant l’ambiguïté de l'engagement politique des deux hommes: lors des élections administratives (2011) et cantonales (2013), respectivement lors des élections fédérales (2011) et partielles (2012), les Conseillers administratifs susmentionnés ont pris des engagements différents envers des électeurs différents. Pour être crédibles, Rémy Pagani et Guillaume Barazzone vont donc devoir jongler habilement entre deux rôles souvent antagoniques (même si l'élu de SolidaritéS n'adopte qu'une seule et même attitude d'opposition, qu'il se trouve dans un législatif ou dans un exécutif). La partie n'est de loin pas gagnée d'avance, tant la frontière entre la polyvalence et la posture de celui qui se trouve avec le cul entre deux chaises, assis que d'une fesse sur chacune d'entre elles, est maigre. 

 

Et vous, que pensez-vous du cumul de mandats, particulièrement entre des mandats parlementaires, respectivement gouvernementaux?

Écrit par Diego Esteban dans Genève | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook |

Commentaires

cela ne me pose pas de problèmes.
La seule question est de savoir quel est le vrai temps de travail d'un conseiller administratif.
J'ai l'impression que nous avons tendance à gonfler la charge de travail et à ne pas savoir déléguer.
Quand je vois qu'à Carouge les CA disent travailler à 100 % cela m'étonne et m'interpelle.
Avoir un représentant à Berne de la 2ème grande ville de Suisse est un atout non négligeable.
Il ne faut l'oublier.

Écrit par : Bertrand Buchs | 20/11/2013

Cher Monsieur,

Je ne suis pas très favorable au cumul des mandats, mais également réticent à m'y opposer totalement: je ne fais que présumer que ce cumul soit peu réalisable.

Pour compléter l'exemple de Carouge, il y a celui d'Onex où Eric Stauffer, maire de la commune, y assure travailler à 100%, quand bien même il siège au Grand Conseil (au sein du Bureau et dans trois commissions différentes), occupe une position décisionnelle capitale au sein de son parti, dirige deux entreprises et siège dans divers conseils d'administration. Le cas est certes extrême, mais celui qui s'intéresse un minimum à la vie politique du canton remarquera que de nombreuses personnes doivent quitter la vie politique pour pouvoir sauvegarder leurs vies professionnelle et familiale. Ainsi, lorsqu'une personne combine deux fonctions politiques, il est difficile de ne pas douter de la qualité de son investissement.

Enfin, notez que parmi les dix autre Conseillers nationaux genevois qui siègent aux Chambres fédérales, on trouve déjà plusieurs résidents de la ville de Genève: Carlo Sommaruga, Ueli Leuenberger, Yves Nidegger et Christian Lüscher.

Écrit par : Diego Esteban | 20/11/2013

Cette notion de cumul des mandats pour les CA de la Ville ou pour les Conseillers d'Etat n'est pas nouvelle.

Le cas Cramer (Etat et aux Etats) avait fait changer la constitution interdisant le double mandat.

Le cas Tornare (Ville et Député) n'avait pas fait autant de vague et encore moins au PS de la Ville qui avait modifié dans l'urgence à l'unanimité ses propres statuts pour que M. Tornare puisse siéger aux deux. (à noter que je n'ai pas trouvé dans les archives de la TdG des articles disant que l'Entente s'en offusquait)

A noter au passage que le PS, pour les votations de 2008 sur l'incompatibilité entre CE et chambres fédérales, recommandait le OUI et en 2009 changeait ses propres statuts de 2005 pour permettre à Manuel Tornare de cumuler...
Quand ça arrange, on s'arrange.

Il faut reconnaître au moins le mérite à G. Barrazonne de rétrocéder ses jetons de présence bernois à la Ville, alors que R. Pagani s'y refuse avec ses jetons de député.

Après sur le fond, la question de la gestion du temps ma parait accessoire dans la mesure où un magistrat communal doit laisser l'exécution à ses cadres et seulement donner une ligne politique et trancher sur des propositions. S'il supprime quelques représentations publiques et qu'il n'effectue qu'un travail politique à la Ville cela semble gérable pour quelqu'un qui n'a pas de charge de famille comme G. Barazonne.

La question que je me pose est plus sur le "conflit d'intérêts".
R. Pagani au GC se prononcera-t-il comme représentant d'EàG ou comme magistrat communal lorsque les sujets traités parleront d’aménagement du territoire, de circulation en ville, de péréquation financière entre les communes...

Pour G. Barazonne le cas pourrait se présenter, mais certainement il sera plus rare dans la mesure où les sujets traités à Berne ont moins de connexion directe avec le Ville que les projets votés au Grand Conseil ou l’implication est plus récurrente.

Amicalement

Écrit par : Philippe Calame | 20/11/2013

Cher Philippe,

Je trouve intéressant ton argument sur le conflit d'intérêts, d'autant que Rémy Pagani n'arrive même pas à se comporter de manière gouvernementale au CA de la ville.

Quant aux dérogations aux statuts, je répète ce que je viens de répondre à ton camarade de parti Bertrand Buchs: je ne fais que présumer l'impossibilité de gérer un cumul, mais je ne m'oppose pas catégoriquement à celui-ci. Si un-e élu-e PS désire cumuler des mandats politiques (je n'ai jamais encore vécu ce genre de cas depuis mon adhésion) et ainsi déroger aux statuts - moyennant une décision de l'AG du parti - je m'y opposerai tant que sa demande n'est pas solidement justifiée.

De plus, je suis très réservé sur l'argument des jetons de présence: ton camarade de parti Guillaume Barazzone a certes fait un geste honorable, en annonçant faire don d'une partie de son traitement à la ville de Genève, mais il faut savoir qu'il a les moyens de faire un tel geste, à l'opposé de Rémy Pagani (en effet, ce dernier ne touchera qu'un quart de ses revenus parlementaires, le reste étant prélevé par son parti, qui a très peu de moyens). Cet argument serait pertinent si les deux hommes étaient réellement placés dans des situations similaires.

Enfin, je rajouterai seulement que Rémy Pagani habite à deux pas des lieux dans lesquels il exerce ses fonctions, alors que Guillaume Barazzone doit compter 1h45 minimum de trajet (aller-retour: 3h30) pour relier Genève à Berne. Le temps qu'il prendra pour se déplacer est non négligeable.

Amitiés.

Écrit par : Diego Esteban | 20/11/2013

Diego,

concernant les jetons de présence que R. Pagani ne "pourrait" pas rétrocéder à la Ville.

1) R. Pagani touchera 255'000.-/an comme CA + env. 60'000.- comme député. S'il reverse 45'000.- à son parti (75% comme il a annoncé), il lui reste la modique somme de 270'000.- pour vivre. Il devrait y arriver, non ?

1bis) EàG était peut-être pauvre mais ne le sera plus. Car en entrant au GC, il touchera 100'000.-/an + une partie des jetons de présence des 9 députés, soit environ 500'000.-/an en tout (si on croit le chiffre de 75% sur les jetons)... Donc je ne crois pas que les députés EéG reverseront 75% de leurs jetons (ou alors je veux la preuve !)

2) Si le poste de R. Pagani est à 100% et qu'il prend sur ce temps pour sa charge de député, il est normal qu'il touche moins de la Ville (soit diminution de salaire soit reversement des jetons). Qu'il fasse un don de 45'000.- env à son parti est un choix personnel, dont du reste il peut déduire ce montant de ses revenus fiscaux...et réduire d'environ 15'000.- ses impôts (le tiers de 45'000.-)

3) G. Barazonne reverse également statutairement au PDC une partie de son salaire de la Ville.

Sinon, le temps de transport en train, tous les parlementaires fédéraux te le diront, est utilisé pour traiter des dossiers. Avec tablettes, PC et smartphone la durée d'un trajet en train n'est plus une perte de temps mais un temps de travail. Tout magistrat peut pendre des décisions "en mouvement".

Écrit par : Philippe Calame | 20/11/2013

Cher Philippe,

Pour répondre dans l'ordre:

1) Rémy Pagani rétrocède également une partie de ses revenus de Conseiller administratif à son parti. Quant à Guillaume Barazzone, il gagne également 255'000.- par an à la Ville, et 131'000 par an comme Conseiller national; s'il fait don de 30'000 à 45'000 CHF à la commune et 8'000 CHF au PDC, il lui reste donc une somme de 333'000 à 348'000 CHF par an, en comparaison avec son collègue d'Ensemble à Gauche, qui gagnerait ainsi 270'000 CHF par an, moins les rétrocessions de son salaire de CA à son parti.

1bis) Pour donner un élément de comparaison, face à ces 500'000 CHF de rétrocession des jetons de présence (pour un budget partisan qui ne compte que les cotisations de membres comme autre source de revenus, avec le problème supplémentaire qu'Ensemble à Gauche est une coalition et non un parti à part entière), il y a la somme de 400'000 CHF que le PDC seul a dépensé pour la campagne, bien plus que l'argent investi par l'extrême-gauche.

2) et 3) les rétrocessions aux partis sont en effet généralement réglées par des clauses statutaires, tant au PDC qu'à Ensemble à Gauche

Enfin, quant aux déplacements, ce que tu dis est vrai, à moins que Guillaume Barazzone ne décide de se rendre à Berne en voiture. Mais c'est une toute autre histoire.

Écrit par : Diego Esteban | 20/11/2013

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