31/10/2014

Musulmans, criminalité et paranoïa.

Mercredi, l'institut Ipsos Mori a publié la dernière édition de son "Index de l'ignorance." L'objectif de cette étude était d'opposer certaines croyances générales aux faits, en lien avec un certain nombre de sujets "chauds" pour la plupart des 14 pays dans lesquels elle a été menée. Elle a permis de constater une disproportion manifeste entre l'idée que les gens ont d'une situation et la situation elle-même.

 

Sur sa page facebook, la RTS a relayé la nouvelle en mettant l'accent sur un paradoxe des plus flagrants issus de l'étude: alors que la France compte 8% de musulmans, les participant-e-s français-e-s au sondage de l'institut Ipsos Mori ont globalement estimé à 31% la proportion de résident-e-s de confession islamique dans leur pays. Soit une différence de 23% entre la croyance et la réalité.

Xenophobie.jpg

De nombreux facteurs peuvent expliquer cette disproportion, à l'image de la médiatisation importante dont a bénéficié (le mot est sciemment choisi) le terrorisme islamiste depuis le début du siècle. Les attentats menés au nom d'Allah ont reçu un tel écho, qu'ils ont placé la communauté musulmane (pourtant très majoritairement opposée aux violences commises au nom de leur religion, comme l'ont notamment relevé le Figaro et le Temps) dans une situation invivable, qui assimile la confession de ses membres à une preuve de leur supposée violence inhérente.

 

Dans ce contexte, on aura pu voir le site ultraconservateur lesobservateurs.ch tenter de prouver la connexité entre islam et criminalité en reprenant un article de l'association anti-musulmane française "riposte laïque", dont le titre est déjà une preuve de la stupidité de son auteure: "Prison de Champ-Dollon: 7% de détenus suisses, 53% de musulmans!" En effet, si la vocation scientifique autoproclamée de cet article se résume à une opposition d'amateurs entre une nationalité et une religion, on n'est pas sortis de l'auberge, car il faut confronter des données sur la base de critères identiques si l'on veut tirer des conclusions exactes.

 

Sans parler des petits détails qui trahissent l'ignorance crasse de la situation par l'auteure (à l'image de la mention d'une "votation [...] gagnée par l'UDC", alors qu'en Suisse c'est le peuple qui vote et non pas l'UDC), il y a des affirmations qui sont tout bonnement inacceptables. Les statistiques en lien avec la prison de Champ-Dollon portent sur le nombre total de détenu-e-s, sans distinction aucune entre les personnes qui purgent une peine et celles qui sont en attente d'un jugement. Des personnes seulement accusées d'un crime (par opposition à celles qui en ont été reconnues coupables) et détenant la nationalité suisse sont moins susceptibles de s'enfuir avant le jugement que les autres, il est donc logique que ces dernières soient plus nombreuses à être incarcérées en préventive. Partir du principe que les chiffres placent sur un même pied d'égalité Suisses et étrangers est une faute de raisonnement.

 

André Kuhn, Professeur de criminologie aux universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel, énumère de façon très claire les critères qui entrent en ligne de compte quand il s'agit d'expliquer la criminalité. Il y a tout d'abord le sexe, l'âge ensuite, puis le niveau socio-économique, enfin le niveau de formation. L'origine peut être pertinente quand il s'agit de ressortissants d'un lieu en guerre, ce qui a pour effet psychologique de les désinhiber par la confrontation à la violence, mais c'est exceptionnel.

 

"Si l'on compare le taux de criminalité des étrangers à celui des nationaux du même sexe, de la même classe d'âge, de la même catégorie socio-économique et du même niveau de formation, la différence entre les nationaux et les étrangers disparaît."

(André Kuhn, dans "comment s'explique la surreprésentation des étrangers dans la criminalité")

 

Et la religion dans tout ça? La criminalité ayant existé dans chaque lieu peuplé par l'être humain et à tout moment dans son histoire, il est ignorant et dangereux de faire croire aux gens que la criminalité est indépendante de la nature humaine. Chercher à convaincre que la religion a un rôle majeur dans la criminalité (mais étrangement, seulement en ce qui concerne les musulmans) déresponsabilise en effet les criminels de leurs actes et ignore la réalité sociologique de la criminalité.

 

Mais le mal est fait: l'islam est devenu un mot-clé qui fait tiquer, stimulant une paranoïa latente qui ne demande qu'à pouvoir se défouler sur des boucs-émissaires. Il est donc capital de la rejeter à chaque occasion qui se présente, afin de rétablir une nécessaire santé mentale dans les débats de société portant sur des questions sensibles. Non, la religion n'est pas une caractéristique qui invite à commettre des crimes. En revanche, la pauvreté et le manque de formation le sont. Luttons contre la criminalité, battons-nous pour l'éducation et la qualité de vie, battons-nous contre l'ignorance et l'exclusion sociale!

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (10) |  Imprimer |  Facebook |

11/10/2014

Tuer la démocratie, un jeu de grands enfants

"Les casseurs sont au parlement. La police sourit et serre leurs mains. Une blessée grave à déplorer." C'est en ces termes que le poète et Conseiller municipal Sylvain Thévooz a résumé les faits.

 

Hier soir j'ai regardé depuis mon ordinateur la fin de la séance du Grand Conseil genevois. Eric Stauffer gueulait beaucoup: il n'aimait pas une loi qui devait être votée et cherchait par tous les moyens à retarder ou empêcher le vote. Il a présenté un amendement qui avait déjà été refusé juste avant, donc le Président a proposé d'aller directement au vote sur l'amendement sans discussion.

 

Eric Stauffer, furieux, explose et hurle sans arrêt des vociférations sans queue ni tête, qui amènent le bureau du Grand Conseil (dont il est le second vice-président) à lui demander de quitter la salle. Il refuse, donc la séance est suspendue jusqu'à ce qu'il parte. Une demi-heure plus tard, alors que Stauffer a passé son temps à se pavaner comme un paon noyé dans son autosuffisance au milieu de la salle (et que son acolyte Carlos Medeiros a menacé de mort un élu qui allait prendre une photo de la scène), le Président reprend la parole et réitère à Stauffer la demande qu'il quitte la salle. Il refuse à nouveau, donc le Président demande à la police de le faire sortir.

 

À l'entrée des deux flics, les députés MCG forment un cordon de protection autour de Stauffer, et certains serrent la main d'un des policiers présents. En vain, les deux Conseillers d'Etat présents tentent de calmer le jeu. Du coup, après 5 minutes, des renforts arrivent: il y a désormais 7 policiers dans la salle. Après quelques minutes où rien ne se passe, Stauffer décide soudain de sortir de la salle (car telle est sa sainte volonté?), suivi de tous les élus UDC-MCG.

 

La démocratie est morte, car elle a cédé au chantage d'un seul et sinistre enfant gâté aux méthodes rappelant les pires mouvements fascistes...

Écrit par Diego Esteban dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) |  Imprimer |  Facebook |