16/02/2016

Caserne des Vernets: pas si vite!

Doit-on avoir du logement à tout prix? C'est la question fondamentale que je me suis posée au moment de faire mon choix sur le huitième objet cantonal des votations du 28 février. La question du coût a toujours été un élément majeur de l'élaboration de projets de logement, et nombre de ceux-ci ont été rejetés sur cette base. Les finances cantonales et communales ne sont effectivement pas encourageantes, et l'inquiétude ambiante se cristallise dès que l'on parle de logement: les psychodrames tels que ceux qu'ont connus Bernex ou encore Veyrier restent encore bien présents dans les mémoires.

 

La question ici posée par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) est différente. Le GSsA ne s'oppose pas au déménagement voulu par la Grande Muette (qui ne souhaite plus maintenir une caserne au plein milieu d'un centre urbain), et ne s'oppose pas non plus à la réalisation du PAV (plus grand projet de logement du canton), contrairement à ce que la campagne-procès d'intention du Conseiller d'Etat Pierre Maudet et de l'ensemble de la droite cantonale laisserait supposer. Le GSsA ne s'oppose pas au paquet de financements destinés à l'armée votés récemment par le Grand Conseil dans son ensemble, car seul celui qui figure dans votre bulletin de vote suscite une certaine opposition: les 21 millions en grande partie destinés au "défraiement" du déménagement de la caserne des Vernets vers Meyrin-Mategnin.

 

Premièrement, l'armée n'a pas à se comporter comme une entreprise privée qui invoquerait comme n'importe quel particulier le droit fondamental de la garantie de la propriété: elle est un service de l'administration fédérale, et doit ainsi répondre à l'intérêt public. Ce qui implique que, dans un canton en pénurie séculaire comme Genève, la construction de logements doit automatiquement prendre le dessus vis-à-vis d'un droit de superficie, tel que celui que détient l'armée sur le site des Vernets. Il est absurde de caresser ainsi un service étatique dans le sens du poil, alors qu'il est censé répondre à l'intérêt public, qu'il soit grassement défrayé ou non. Les éventuelles compensations financières destinées à l'armée ne doivent pas être une condition de son départ: l'armée doit quitter le centre-ville, point final. Les éventuelles contestations financières doivent intervenir a posteriori uniquement, et, contrairement à ce qui a été voté par le Grand Conseil, elles devront être rediscutées pour tenir compte du fait que l'armée nous rend un terrain particulièrement pollué, pour en faire reposer l'ensemble des coûts d'assainissement sur le dos du contribuable, bien entendu.
 
 
Deuxièmement, la Confédération doit faire preuve d'un minimum de cohérence: elle a bloqué jusqu'à nouvel ordre toute demande de déclassement de terrain sur sol genevois, au motif (légitime) que le canton sous-utilise ses terrains constructibles. Il devrait en découler un corollaire, celui pour la Confédération de ne pas freiner les efforts d'utilisation de ces terrains constructibles par des contraintes financières exagérées, comme cette somme de 21 millions! Ces 21 millions sont d'ailleurs inexigibles par l'armée: pour le démontrer, le GSsA invoque à juste titre l'exemple d'une situation similaire au Tessin, où un tel "défraiement" était hors de question. L'armée a donc assumé seule les coûts d'un déplacement de caserne dans le cadre de ses capacités budgétaires (grosso-modo 4 milliards de francs). Demander plus de 20 millions pour un acte effectué gratuitement ailleurs est ce qu'on appelle en langage juridique "un vrai foutage de gueule".
 
 
Troisièmement, les finances publiques souffriront une nouvelle fois d'une dépense somptuaire évitable. Alors que la droite majoritaire prétend couper pragmatiquement toute dépense injustifiée, au moyen de restrictions disproportionnées, et pour des motifs souvent dénuées de base factuelle, imposées aux domaines du personnel de l'Etat, des prestations sociales ou des investissements, elle refuse à la fois de retirer à l'Etat les compétences qu'elle juge trop coûteuses, de même qu'elle refuse simplement d'envisager toute nouvelle recette pour les caisses de l'Etat (même les plus supportables). Cette vision austéritaire des finances publiques est si rigide, que l'acceptation par la droite de cette somme de 21 millions est incompréhensible, sauf en se rappelant que l'armée est une "chasse gardée" de la droite, et que lui faire des largesses au niveau budgétaire aboutit de son côté à un probable retour sur investissement en termes de gain d'électeurs.
 
 
Pour conclure, je rappelle que l'armée est tenue de partir: si elle retarde la construction de logements en annulant son déménagement, pour la simple et mauvaise raison qu'elle n'a pas reçu de compensation financière de la part du canton de Genève, il faudra la pousser au départ, en vertu du besoin prépondérant de construire des logements, qui dépasse nettement son intérêt à garder son droit de superficie. Ensuite, le fait que l'armée fasse partie de l'appareil étatique la rend sujette à des directives venant du Conseil fédéral. C'est au Conseil d'Etat d'expliquer à ce dernier non seulement que les infrastructures de l'armée relèvent du budget de la Confédération et non des cantons, mais également que l'utilisation optimale des terrains constructibles ne peut souffrir un obstructionnisme injustifiable de l'armée. Refuser ce projet en votation signifie que le déménagement de l'armée n'est pas contesté, mais encouragé. C'est son coût pour le canton qui devra être revu à la baisse par le Conseil d'Etat. Si l'armée empêche la réalisation du PAV en restant, des mesures de rétorsion à son encontre devront être décidées. Quant aux questions financières, elles devront être renégociées par le Conseil d'Etat devant le Conseil fédéral, de façon plus favorable aux finances et aux contribuables du canton de Genève.
 
 
Pour toutes ces raisons, je vous invite à voter NON au crédit d'investissements relatif au déménagement de la caserne des Vernets à Meyrin-Mategnin.

Écrit par Diego Esteban dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (9) |  Imprimer |  Facebook |

Commentaires

Que c'est bien dit ! Ce chantage est révoltant et c'est un bluff.
L'armée ne saura que faire de ce terrain qui ne sert déjà plus à ses exercices et les bâtiments sont trop vétustes pour être rénovés.
Il est urgent d'attendre et de voir venir.

Écrit par : Pierre Jenni | 16/02/2016

J'ai voté NON ! Pour la seule bonne raison : l'armée doit être visible au centre du canton, c'est-à-dire en Ville !
Et accessoirement, si le PAV ne se fait pas, il n'y aura pas à délocaliser les entreprises polluantes de la zone sur la commune de Vernier, ce qui se fait toujours trop facilement ! Donc seconde bonne raison de voter NON !

Écrit par : Roger Bouvier | 17/02/2016

Vous avez raison, vos arguments sont justes, mais j'ai voté OUI car soyons réalistes 21 millions c'est certes beaucoup mais divisé par l'ensemble de la population cela représente un montant ridicule par habitant de quelques dizaines de francs. On peut effectivement mettre les pieds au mur et voter non mais quel sera le résultat; 10 ou 20 ans de retard dans ces travaux de constructions avec des coûts qui seront bien supérieurs à 21 millions, car le prix de la construction sera bien plus élevé. Alors je crois que le choix est vite fait parce que je n'ai pas envie de payer 50 à 100% de plus le prix de la constructions dans 20 ans. Si on est logique et intelligent on vote OUI

Écrit par : Boccard | 17/02/2016

Donc ceux qui votent NON sont illogiques et stupides? 21 millions, c'est trois fois ce que la droite en ville de Genève a décidé de couper dans le domaine de la culture, alors que le budget présenté par l'exécutif était pourtant équilibré. Il faut être un minimum cohérent dans sa vision de la rigueur financière, et reconnaître que ces 21 millions sont exagérés. Cependant, ce n'est pas voter NON qui va freiner le PAV, mais l'armée si elle décide de rester parce qu'elle ne reçoit "que" 53 millions au lieu de 74 millions: et il existe des moyens de rétorsion dans l'appareil administratif étatique pour exiger d'un service tel que l'armée d'obéir aux ordres de la hiérarchie. Ici, la responsabilité est dans le camp du Conseil fédéral, qui devra privilégier le logement aux 21 millions, plutôt que d'opérer un chantage.

Écrit par : Diego Alan Esteban | 17/02/2016

Effectivement ceux qui votent non sont illogiques mais pas stupides. Il faut accepter de reconnaître quand on perd une bataille. Si on vote non ça ne changera rien pour l'armée. Ils resteront tranquillement à leur place et Genève n'aura pas de logements avant au moins 20 ans. En votant oui on débourse 21 millions mais ça nous permet d'avoir des logements tout de suite et non dans 20 ans avec un prix majoré de 50 ou 100%. Le temps joue contre nous et la confédération le sait parfaitement. Dans ce petit jeu la confédération a gagné cette partie et si nous votons non la confédération ne perd rien mais les genevois oui.

Écrit par : Boccard | 17/02/2016

"il existe des moyens de rétorsion pour exiger d'un service tel que l'armée d'obéir aux ordres de la hiérarchie".....
Vous avez effectué ou` vos obligations militaires Monsieur Esteban ?

Écrit par : Legitim | 17/02/2016

La hiérarchie administrative, cher Monsieur. L'armée est soumise aux ordres du Conseil fédéral.

Écrit par : Diego Alan Esteban | 17/02/2016

Merci Diego, parfaitement résumé, je me suis fait à peu de choses près les mêmes réflexions, et suis arrivé aux même conclusions : pourquoi l'armée fédérale pourrait-elle exiger une compensation financière du canton comme le ferait un privé ? Pourquoi le Conseil Fédéral ne peut-il pas suivre ces propres recommandations, c'est-à-dire densifier la zone à bâtir existante à Genève ?

Pourquoi nous genevois devrions payer à double pour l'armée, avec nos impôts fédéraux d'un côté et nos impôts cantonaux de l'autre ? Surtout que l'exemple tessinois de déménagement sans compensation est édifiant.

Écrit par : Nicolas Clémence | 17/02/2016

L'armée doit etre visible en centre-ville ?Pourquoi devrait-elle ?
De plus on ne peut pas parler d'un corps défendant de l'armée à la caserne de Genève. Il me semble que nous avons plus de sauveteur...et sans compter que Genève étant international avec un aéroport, l'unité de défense qui serait très importante serait plutot de type stinger (DCA légère).

Honnetement leur présence au centre ne change strictement rien et dissuade encore moins...on parle de l'armée suisse, pas une armée professionnelle. En majorité on fait l'armée par obligation que conviction à l'heure actuelle.

Écrit par : plumenoire | 18/02/2016

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