23/11/2017

Dynamisons nos nuits

À Genève, la vie nocturne souffre d'une mauvaise réputation. Et pour cause: sa mention dans les médias se résume souvent au "binge drinking" (consommation sauvage et rapide d'alcool dans des lieux publics comme les parcs), aux nuisances sonores et aux bagarres à la sortie des boîtes. Ce réductionnisme entraîne régulièrement une forme de stigmatisation publique des jeunes, dont certain-e-s pensent "qu'ils-elles ont mieux à faire que d'aller fêter pendant la nuit". Mais ces questions ne sont que les symptômes d'un problème sous-jacent: il n'y a pas assez de lieux pour sortir le soir.

 

Le nombre de lieux est insuffisant. Les jeunes le savent, nombre d'entre ont l'habitude de se diriger vers la rue de l'École-de-Médecine un peu par défaut, malgré le fait que les bars soient tous saturés. Face au manque de solutions alternatives vacantes et financièrement abordables, certain-e-s improvisent leur soirée en consommant leur stock d'alcool au milieu de la plaine de Plainpalais, en-dehors du cadre sécurisant offert par les bars et les boîtes. Cette situation est nuisible, car la consommation sauvage d'alcool crée des risques sanitaires qui seraient amoindris dans un bar ou une boîte (art. 31 al. 3 LRDBHD: "il est interdit de servir des boissons alcooliques aux personnes en état d'ébriété"), et faire la fête à l'extérieur dans un lieu résidentiel crée des nuisances indésirables (nuisances sonores et déchets sauvages).

 

Traiter la vie nocturne sous l'angle sécuritaire empire la situation. La présence de Pierre Maudet à la tête de la sécurité au Conseil d'Etat genevois a consolidé la posture répressive des autorités genevois vis-à-vis des problèmes de la vie nocturne dans le canton. De nouvelles mesures ont régulièrement été mises en place, ayant pour but de protéger le voisinage de nuisances sonores, pour fonction d'alourdir les restrictions et charges administratives, et pour effet de pénaliser économiquement les établissements concernés et de limiter encore plus les possibilités pour les jeunes. Personne ne veut devoir assister à un nouveau scénario comme celui de l'Usine, qui du jour au lendemain a été sommée de présenter cinq demandes d'autorisation d'exploitation pour les bars de la boîte au lieu d'une seule pour tous comme elle en avait l'habitude, sans que cela ne cause des nuisances sur le plan de la sécurité ou de l'hygiène (ce revirement soudain du Service du commerce était soi-disant justifié par la nouvelle loi, dont pas un seul article n'obligeait à diviser les autorisations...). Dans cette histoire, la situation a dégénéré à partir du moment où elle a été récupérée sur le plan politique, tant par des groupes de casseurs que par la majorité de droite en Ville de Genève (mon article à ce sujet).

 

L'immobilisme des autorités entraîne l'éveil de la jeunesse. En 2015, le Parlement des Jeunes Genevois (PJG) s'allia à plusieurs organisations de jeunes pour créer le Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée. Composée d'associations étudiantes, culturelles, de jeunesses de partis de gauche et de droite, cette organisation voulait mettre le poing sur la table en dénonçant une situation insuffisante du point de vue des jeunes. Aujourd'hui, plus de 80 associations sont membres du Collectif. Sa pétition, qui a reçu plusieurs milliers de signatures, a permis d'abolir une pratique illégale du Service du commerce, qui encourageait les bars à refuser l'accès aux 16-18 ans (qui ont le droit de boire des boissons fermentées, mais non distillées). Le Collectif protestait contre les salles publiques sous-utilisées et s'est vu attribuer la salle du Terreau, un lieu qui, plus d'un an après avoir été remis à la gestion de ces jeunes engagé-e-s, est considéré comme un lieu phare de la vie nocturne genevoise (source: Tribune de Genève).

 

Une réponse de plus en plus appropriée de la part des autorités. Sous l'influence du Collectif, l'Etat commence à changer de ton. Alors que la question était systématiquement entre les mains du Département de la sécurité et de l'économie, et de son patron Pierre Maudet, la vie nocturne a depuis lors durablement été intégrée dans les réflexions liées à la culture et à l'urbanisme. Plus récemment, le Département de l'aménagement, du logement et l'énergie d'Antonio Hodgers a décidé d'ajouter une fiche au plan directeur cantonal concernant la vie nocturne, afin de prendre en considération cette thématique dans l'ensemble des réflexions sur l'aménagement (source: RTS). Les autorités en charge de la culture sont également de plus en plus impliquées dans les réflexions autour de la vie nocturne (le Département de l'Instruction Publique, de la culture et des sports, dirigé par Anne Emery-Torracinta, pour le canton, et le Département de la culture et du sport, dirigé par Sami Kanaan, pour la Ville de Genève). Les jeunes ont montré l'exemple. Il s'agit maintenant de le suivre.

 

Le Parti Socialiste reconnaît l'importance de la vie nocturne. Son programme l'évoque de la manière suivante: "Le nombre de lieux dédiés à la vie nocturne est insuffisant par rapport à la demande. Les conditions légales permettant l'expression culturelle en soirée et pendant la nuit sont trop restrictives. Face à la pénurie, ces derniers sont amenés à inventer leur vie nocturne en-dehors des lieux de socialisation habituels que sont les bars, salles de concert, boîtes de nuit, etc. Conséquence de cette situation, les personnes âgées de 16 à 18 ans n'ont pas d'accès garantis aux lieux culturels nocturnes. Le phénomène du binge drinking (consommation rapide d'alcool) est en progression, entraînant l'augmentation des nuisances sonores et des risques sanitaires pour les noctambules. La création de lieux culturels nocturnes dans les nouveaux quartiers doit mieux être planifiée. Rendre à la vie nocturne son caractère culturel et social prépondérant, au lieu de continuer à la réduire à ses effets sur le seul plan de la sécurité et de l'économie, est urgent."

Les changements nécessaires impliquent notamment:

  • Un allègement des contraintes administratives qui pèsent sur les organisateurs de vie commune, en particulier lorsque les acteurs culturels sont constitués en associations à but non lucratif,
  • Une révision de la LRDBHD (Loi sur la restauration, le débit de boissons, l'hébergement et le divertissement) afin que l'Etat encourage la vie nocturne dans un cadre approprié plutôt que de réguler de manière répressive,
  • Faciliter le développement de lieux festifs accessibles dans les communes urbaines,
  • Améliorer la rapidité dans le traitement des demandes d'autorisations pour l'organisation d'événements,
  • Étendre l'offre des Noctambus afin que les lignes soient également desservies le jeudi soir (une motion est en cours de discussion devant la commission des transports du Grand Conseil).
  • Pour le reste, le Plaidoyer du Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée offre de nombreuses pistes pertinentes.

 

La vie nocturne est importante pour la cohésion sociale et la culture à Genève. Cessons de la négliger, et augmentons l'offre de lieux ainsi que sa diversité, pour garantir un cadre social sécurisé aux fêtard-e-s, réduire les nuisances sonores pour le voisinage et rendre le canton plus vivant et agréable.

Écrit par Diego Esteban dans Élections 2018 | Lien permanent | Commentaires (1) |  Imprimer |  Facebook |

Commentaires

Je crois surtout qu`a Geneve on est trop cool avec les trublions de tout poil. Il ne serait pas mauvais non-plus d`imiter les pays scandinaves sur le sujet de la consommation d`alcohol: sévir sérieusement contre la consommation dans les lieux publics et mettre le turbo a l`imposition fiscale comme cela a été fait avec la cigarette.

Écrit par : debleudebleu | 23/11/2017

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