06/07/2018

Burquoi tant de haine?

Dans sa newsletter du mardi 3 juillet, Le Temps annonçait une ligne de fracture au sein du PS Genevois et du PS Vaudois sur la question de la burqa. Voilà une affirmation bien téméraire.

 

Fact-checking

D’une part, l’article ne présente en réalité que le débat entre socialistes vaudois: c'est insuffisant pour “greffer” le PS Genevois dans cette analyse. D’autre part, c'est une déclaration de Pierre-Yves Maillard qui est à l'origine de ce débat: aurait-il eu lieu si le Conseiller d'Etat socialiste s'était tu? Car il faut savoir que les entorses aux valeurs du parti résultant du culte de la personnalité de Pierre-Yves Maillard ne manquent pas au PS Vaudois (cf. notamment mise à l’écart d’Anne-Catherine Lyon): s'il décidait de sauter dans un volcan, je me demande combien de camarades s'empresseraient de chanter les louanges de la magmathérapie.

 

De plus, je ne reconnais pas le PS Genevois dans cet article. Lors de la campagne pour les élections genevoises de cette année par exemple, les candidat-e-s du parti - moi y compris - étaient quasi unanimement contre les dispenses scolaires pour motifs religieux (1). Nous étions d’accord sur le fait que l’intégration et le développement des enfants ne devaient pas être péjorés par l’éducation religieuse voulue par les parents (2). Dans la très grande majorité des débats au moins en partie fondés sur des convictions religieuses, le PS a toujours été opposé aux intégristes: avortement, droits des personnes LGBTIQ, suicide assisté, impôt ecclésiastique... La place de la religion dans notre société fait par conséquent régulièrement débat au sein du parti. Donc pas de "tolérance totale", n'en déplaise à Laure Lugon, rédactrice de l'article.

 

Prenons du recul

La politique est une constante et difficile négociation entre intérêts aussi valables que contradictoires: dans cette optique, choisir un unique argument et en faire son seul outil n’est pas du "courage", selon les termes de Benoît Gaillard, mais de la flemmardise. Le débat autour de la burqa est particulièrement frustrant, car sa grande complexité appelle à la nuance, mais on trouve rarement cette qualité chez les personnes politiques les plus entendues, en particulier pour ce sujet.

 

La question porte ici sur l'intersectionnalité des enjeux: il ne suffit pas d'appréhender un problème pris isolément de son contexte, mais se demander si les effets d'une mesure ne seront pas inutilement plus sévères pour un type de population spécifique, en particulier s'il s'agit déjà d'une minorité défavorisée. Lorsque l'on se positionne sur l'initiative en question, il faut donc tout prendre en compte.

  • Le texte de l'initiative (interdiction de se dissimuler le visage) concerne principalement le cas des manifestants et hooligans encagoulés ainsi que les femmes portant une forme de voile intégral. Le nombre de ces dernières en Suisse est statistiquement insignifiant, la majorité étant composée de touristes (3).
  • L'auteur de l'initiative (le comité d'Egerkingen) était également à l'origine de l'initiative interdisant les minarets et est très proche de l'UDC, un parti connu pour susciter la peur de l'islam à des fins politiques. Le comité d'Egerkingen et ses membres ne sont ni des féministes, ni des défenseurs de la laïcité.
  • L'intention de l'initiative (proposer des mesures à caractère anti-islam) n'est pas tant d'avoir un effet concret réel et utile, mais de susciter la haine et la peur au sein de la population. Elle vise aussi à opposer les tenant-e-s du féminisme universaliste à celles et ceux du féminisme intersectionnel.
  • Les effets de l'initiative concernent les manifestants précités ainsi que les quelques femmes intégralement voilées présentes en Suisse: qu'elles aient choisi de porter le voile ou qu'elles y aient été contraintes, cette initiative ne va pas les "libérer", mais plutôt les pousser à rester chez elles au lieu de sortir. Cette initiative entraînera également des effets pour l'ensemble des musulman-e-s, par un sentiment de haine accru à leur égard dans le débat public.

 

La question de la contrainte

La discussion sur la burqa et d'autres formes de voile islamique intégral peut se résumer à un débat entre deux camps aux positions incompatibles: soit l'on pense qu'il est possible de choisir librement de porter le voile intégral, soit l'on pense qu'il est impossible de faire ce choix librement. Une étude très intéressante de l'Open Society se penche sur le cas de 32 femmes en France qui ont choisi de porter le voile intégral. Elle constate que bon nombre de ces femmes font ce choix de manière délibérée, souvent contre l'avis de leur famille (donc avec un faible risque de représailles si elles ne le portent pas). Il en résulte qu'une interdiction totale du voile intégral se heurterait au choix librement exprimé par certaines femmes de le porter.

 

Il existe certes un certain nombre de pays dont la population est majoritairement musulmane et où il est courant de voir les femmes contraintes à porter le voile. Si le problème est donc le port forcé du voile intégral, alors c'est la contrainte qu'il faut combattre, pas le voile lui-même. Ce problème est toutefois limité car les migrant-e-s musulman-e-s venant en Suisse viennent surtout de pays dans lesquels cette contrainte est beaucoup moins fréquente, comme l'Albanie (source: Conseil fédéral). De plus, la loi suisse interdit déjà ce genre de contrainte, qui porte atteinte au droit fondamental de la liberté personnelle. L'initiative n'apporte aucune solution à ce problème, si ce n'est répéter ce que la loi dit déjà.

 

Il existe effectivement une difficulté pour les femmes, lorsqu'elles sont contraintes à porter le voile intégral, de porter plainte. Mais l'enjeu ne réside pas dans la seule peur des représailles vis-à-vis des intégristes. En Suisse, lorsqu'elles sont battues par leur époux, les femmes étrangères ont souvent peur de porter plainte car, devant un tribunal, elles ont moins de chances d'obtenir gain de cause si elles ne divorcent pas; et si elles divorcent, elles craignent de perdre leur permis de séjour s'il a été obtenu en raison du mariage. Résultat: beaucoup de femmes étrangères (voilées ou non) subissent les violences en refusant de les dénoncer. Cela implique qu'il faut plutôt agir sur le plan des violences domestiques en tous genres, et empêcher de sanctionner des femmes étrangères par un retrait de permis lorsqu'elles ont dénoncé des violences.

 

Ainsi, interdire le voile intégral, comme mentionné plus haut, ne fera qu'empêcher les femmes contraintes de sortir de chez elles, et les exposera donc davantage aux violences domestiques. L'initiative ôte également aux femmes qui la liberté de porter le voile intégral si elles le souhaitent.

 

Doit-on interdire par la loi tout ce que l'on réprouve?

La liberté est un élément fondamental de notre société démocratique. Elle permet à toute personne d'adopter n'importe quel comportement, tant qu'il ne nuit pas à autrui. Par exemple, on peut fumer et ainsi nuire à sa propre santé, mais la fumée passive est sanctionnée, dans la mesure où notre consommation de tabac nuit à la santé d'autrui. La spiritualité et son expression répondent aux mêmes règles: l'on est libres de nos convictions religieuses, mais pour maintenir l'Etat laïc par exemple (ne pas prendre position pour telle ou telle religion), il n'est pas possible de manifester ses convictions lorsque l'on occupe un rôle d'agent-e de l'Etat.

 

Une femme portant le voile intégral librement, par choix, sans être une représentante de l'Etat ne nuit à la liberté de personne. Si l'on peut désapprouver les raisons de son comportement, cela ne saurait justifier une interdiction totale. D'autres symboles qui dérangent nous entourent au quotidien: le crucifix est à l'origine un instrument de torture, mais plutôt que de considérer les personnes qui en portent un autour du cou comme des prosélytes de la torture, nous respectons leur liberté de choix. De même, nombre de personnes en Suisse portent des tatouages comprenant des symboles popularisés par des régimes dictatoriaux, mais personne ne propose d'interdire les tatouages. En d'autres termes, une interdiction légale se justifie essentiellement en cas de nuisances concrètes inévitables: le simple fait que le voile intégral dérange ne suffit pas.

 

Deux contre-arguments peu convaincants sont souvent évoqués: la laïcité et l'égalité. Le premier postule que la religion est une affaire privée, et qu'elle ne devrait jamais être exprimée en public; pourtant, cela n'est pas de la laïcité. En effet, la laïcité, c'est la neutralité des autorités vis-à-vis de la religion, pas l'absence totale de signes religieux (4). Le second présuppose de manière catégorique que le voile intégral ne peut pas être interprété autrement qu'un outil de domination de l'homme sur la femme (malgré l'opinion contraire d'une partie des femmes qui le portent), et que le port du voile intégral serait par conséquent une forme de prosélytisme de la discrimination devant être interdite. Si je peux parfaitement adhérer à ce second argument, je ne vois pas en quoi - à l'instar du premier - il suffirait pour justifier une interdiction légale totale. L'égalité implique justement de respecter l'autodétermination des femmes en matière de croyances religieuses, de leur expression, ainsi que de choix vestimentaires.

 

Un grand pas en arrière

Pour résumer, cette initiative s'inscrit en premier lieu dans un rapport de force partisan: l'UDC veut se donner les outils pour gagner les élections fédérales en 2019 (diviser la gauche et augmenter la peur face à l'islam au sein de la population afin de pouvoir l'exploiter politiquement). Le pays entier va être mobilisé par des groupements politiques qui se moquent des problématiques de fond, pour voter sur un sujet statistiquement insignifiant. La question (de principe) de savoir si le fanatisme religieux et la discrimination des femmes peut et doit être combattue en votant cette initiative est au final inutile. 

 

En effet, dans la mesure où l'acceptation de cette initiative renforcerait la position de l'UDC, un parti qui - loin d'être féministe - combat le droit à l'avortement et l'égalité salariale et qui - loin d'être en faveur de la laïcité - combat l'égalité des droits en faveur des personnes LGBTIQ et la suppression de l'impôt ecclésiastique obligatoire (5), les partisans de gauche à cette initiative favorisent au final ce qu'ils prétendent combattre. Pour s'en convaincre, il suffit de constater que 82% d'hommes composent le comité d'initiative, dont le texte codifie la manière correcte pour les femmes de s'habiller. Cela ne correspond en rien à mes valeurs féministes. Je souhaite aux socialistes en faveur de cette initiative de se rendre compte que l'électoralisme aux dépens des droits fondamentaux est toujours inadmissible. En ce qui me concerne, je combattrai cette initiative.

 

Diego Alan Esteban

 

 

(1) Sur 54 candidat-e-s socialistes, seul-e-s deux se sont exprimé-e-s en faveur des dispenses scolaires pour motifs religieux. Pour celles et ceux qui aiment les proportions, il s'agit de moins de 2% des candidat-e-s. Ces dispenses concernent essentiellement les cours de natation dans l'école publique.

(2) Gardons toutefois à l’esprit qu’il existe un risque de voir des parents intégristes inscrire leurs enfants dans des écoles privées qui - elles - admettent les dispenses pour motifs religieux, ce qui priverait ainsi les enfants de l'accès à une véritable intégration dans le cadre de l'école publique.

(3) La "majorité de touristes" est un point de vue basé sur la réalité genevoise. Le Conseil fédéral a estimé que le nombre de femmes portant un voile intégral en Suisse était inférieur à 100. Une fois de plus, pour les fans de proportions, il s'agit d'environ 0.02% des musulmans de Suisse.

(4) Ce contre-argument cache une volonté de rendre l'Etat athée. Pourtant, le principe de neutralité que contient la laïcité implique uniquement pour les autorités de ne pas prendre position en matière de spiritualité, qu'il s'agisse d'une religion déterminée, de l'absence de foi ou de toute autre forme de croyance religieuse. Rendre l'Etat athée implique de le rendre défavorable aux religions, ce qui ne correspond en rien à l'idée de laïcité.

(5) Dans les cantons où il existe encore, l'UDC s'oppose encore et toujours à l'impôt ecclésiastique obligatoire, qui oblige toute personne - quelle que soient ses croyances religieuses - à financer les activités des églises chrétiennes.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook |

Commentaires

NON à la burqa, NON au voile: c'est un habit de prisonnière.

- les femmes prisonnières du patriarcat depuis 3000 ans
- les femmes tuées par lapidation
- les femmes exclues de l'instruction
- les femmes sous tutelle de leur père, frère, mari

NON à la burqa et au voile des femmes qui portent le voile, la burqa volontairement:
- ces femmes sont un danger pour les femmes et leur liberté.
- ces femmes font copains-copains avec les politiques, les religieux patriarcaux.
- ces femmes sont l'ennemi no 1 des lois acquises de nos institutions démocratiques par les femmes depuis des siècles et des siècles.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 07/07/2018

Que de contorsions jésuitiques pour justifier l’injustifiable!

Écrit par : Jmo | 09/07/2018

P.Yves Maillard n'est de loin pas le seul socialiste à penser ainsi (et puisque vous revenez sur Anne-Catherine Lyon : son éviction a été bien plus due à son incompétence et à ses mauvais rapports avec les enseignants qu'à un soi-disant culte de la personnalité de Maillard).
Pour en venir au sujet, je me fiche personnellement éperdument du "respect du libre choix" de quelques dizaines de femmes, islamistes radicales, qui choisissent délibérément de porter le voile : si elles veulent absolument arborer un symbole qui contrevient à toutes nos valeurs, qu'elles aillent vivre ailleurs. La tolérance et l'ouverture sont de belles choses, mais il y a des limites, celle-ci en est une pour moi. Le voile intégral fait bien plus que me "déranger" : quand j'en croise un - rarement, heureusement - je me sens très profondément agressée ; j'essaie d'éviter de faire l'amalgame tant c'est exceptionnel, mais je ne peux m'empêcher à chaque fois d'éprouver un petit sentiment anti-Islam, que je regrette en même temps que je le ressens. Quant au port du crucifix autour du cou, que vous le vouliez ou non, notre société a des racines chrétiennes, et cela compte aussi.
Ça me fera vraiment mal de voter pour une initiative de l'UDC, et j'aurais largement préféré que la question ne me soit pas posée car c'est un non-problème chez nous vu le peu de gens concernés, mais puisqu'on va me demander de me prononcer sur ce sujet, je voterai sans hésiter pour le bannissement du voile intégral et de la burqa.

Écrit par : Mathilde Lavenex | 12/07/2018

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