06/07/2018

Burquoi tant de haine?

Dans sa newsletter du mardi 3 juillet, Le Temps annonçait une ligne de fracture au sein du PS Genevois et du PS Vaudois sur la question de la burqa. Voilà une affirmation bien téméraire.

 

Fact-checking

D’une part, l’article ne présente en réalité que le débat entre socialistes vaudois: c'est insuffisant pour “greffer” le PS Genevois dans cette analyse. D’autre part, c'est une déclaration de Pierre-Yves Maillard qui est à l'origine de ce débat: aurait-il eu lieu si le Conseiller d'Etat socialiste s'était tu? Car il faut savoir que les entorses aux valeurs du parti résultant du culte de la personnalité de Pierre-Yves Maillard ne manquent pas au PS Vaudois (cf. notamment mise à l’écart d’Anne-Catherine Lyon): s'il décidait de sauter dans un volcan, je me demande combien de camarades s'empresseraient de chanter les louanges de la magmathérapie.

 

De plus, je ne reconnais pas le PS Genevois dans cet article. Lors de la campagne pour les élections genevoises de cette année par exemple, les candidat-e-s du parti - moi y compris - étaient quasi unanimement contre les dispenses scolaires pour motifs religieux (1). Nous étions d’accord sur le fait que l’intégration et le développement des enfants ne devaient pas être péjorés par l’éducation religieuse voulue par les parents (2). Dans la très grande majorité des débats au moins en partie fondés sur des convictions religieuses, le PS a toujours été opposé aux intégristes: avortement, droits des personnes LGBTIQ, suicide assisté, impôt ecclésiastique... La place de la religion dans notre société fait par conséquent régulièrement débat au sein du parti. Donc pas de "tolérance totale", n'en déplaise à Laure Lugon, rédactrice de l'article.

 

Prenons du recul

La politique est une constante et difficile négociation entre intérêts aussi valables que contradictoires: dans cette optique, choisir un unique argument et en faire son seul outil n’est pas du "courage", selon les termes de Benoît Gaillard, mais de la flemmardise. Le débat autour de la burqa est particulièrement frustrant, car sa grande complexité appelle à la nuance, mais on trouve rarement cette qualité chez les personnes politiques les plus entendues, en particulier pour ce sujet.

 

La question porte ici sur l'intersectionnalité des enjeux: il ne suffit pas d'appréhender un problème pris isolément de son contexte, mais se demander si les effets d'une mesure ne seront pas inutilement plus sévères pour un type de population spécifique, en particulier s'il s'agit déjà d'une minorité défavorisée. Lorsque l'on se positionne sur l'initiative en question, il faut donc tout prendre en compte.

  • Le texte de l'initiative (interdiction de se dissimuler le visage) concerne principalement le cas des manifestants et hooligans encagoulés ainsi que les femmes portant une forme de voile intégral. Le nombre de ces dernières en Suisse est statistiquement insignifiant, la majorité étant composée de touristes (3).
  • L'auteur de l'initiative (le comité d'Egerkingen) était également à l'origine de l'initiative interdisant les minarets et est très proche de l'UDC, un parti connu pour susciter la peur de l'islam à des fins politiques. Le comité d'Egerkingen et ses membres ne sont ni des féministes, ni des défenseurs de la laïcité.
  • L'intention de l'initiative (proposer des mesures à caractère anti-islam) n'est pas tant d'avoir un effet concret réel et utile, mais de susciter la haine et la peur au sein de la population. Elle vise aussi à opposer les tenant-e-s du féminisme universaliste à celles et ceux du féminisme intersectionnel.
  • Les effets de l'initiative concernent les manifestants précités ainsi que les quelques femmes intégralement voilées présentes en Suisse: qu'elles aient choisi de porter le voile ou qu'elles y aient été contraintes, cette initiative ne va pas les "libérer", mais plutôt les pousser à rester chez elles au lieu de sortir. Cette initiative entraînera également des effets pour l'ensemble des musulman-e-s, par un sentiment de haine accru à leur égard dans le débat public.

 

La question de la contrainte

La discussion sur la burqa et d'autres formes de voile islamique intégral peut se résumer à un débat entre deux camps aux positions incompatibles: soit l'on pense qu'il est possible de choisir librement de porter le voile intégral, soit l'on pense qu'il est impossible de faire ce choix librement. Une étude très intéressante de l'Open Society se penche sur le cas de 32 femmes en France qui ont choisi de porter le voile intégral. Elle constate que bon nombre de ces femmes font ce choix de manière délibérée, souvent contre l'avis de leur famille (donc avec un faible risque de représailles si elles ne le portent pas). Il en résulte qu'une interdiction totale du voile intégral se heurterait au choix librement exprimé par certaines femmes de le porter.

 

Il existe certes un certain nombre de pays dont la population est majoritairement musulmane et où il est courant de voir les femmes contraintes à porter le voile. Si le problème est donc le port forcé du voile intégral, alors c'est la contrainte qu'il faut combattre, pas le voile lui-même. Ce problème est toutefois limité car les migrant-e-s musulman-e-s venant en Suisse viennent surtout de pays dans lesquels cette contrainte est beaucoup moins fréquente, comme l'Albanie (source: Conseil fédéral). De plus, la loi suisse interdit déjà ce genre de contrainte, qui porte atteinte au droit fondamental de la liberté personnelle. L'initiative n'apporte aucune solution à ce problème, si ce n'est répéter ce que la loi dit déjà.

 

Il existe effectivement une difficulté pour les femmes, lorsqu'elles sont contraintes à porter le voile intégral, de porter plainte. Mais l'enjeu ne réside pas dans la seule peur des représailles vis-à-vis des intégristes. En Suisse, lorsqu'elles sont battues par leur époux, les femmes étrangères ont souvent peur de porter plainte car, devant un tribunal, elles ont moins de chances d'obtenir gain de cause si elles ne divorcent pas; et si elles divorcent, elles craignent de perdre leur permis de séjour s'il a été obtenu en raison du mariage. Résultat: beaucoup de femmes étrangères (voilées ou non) subissent les violences en refusant de les dénoncer. Cela implique qu'il faut plutôt agir sur le plan des violences domestiques en tous genres, et empêcher de sanctionner des femmes étrangères par un retrait de permis lorsqu'elles ont dénoncé des violences.

 

Ainsi, interdire le voile intégral, comme mentionné plus haut, ne fera qu'empêcher les femmes contraintes de sortir de chez elles, et les exposera donc davantage aux violences domestiques. L'initiative ôte également aux femmes qui la liberté de porter le voile intégral si elles le souhaitent.

 

Doit-on interdire par la loi tout ce que l'on réprouve?

La liberté est un élément fondamental de notre société démocratique. Elle permet à toute personne d'adopter n'importe quel comportement, tant qu'il ne nuit pas à autrui. Par exemple, on peut fumer et ainsi nuire à sa propre santé, mais la fumée passive est sanctionnée, dans la mesure où notre consommation de tabac nuit à la santé d'autrui. La spiritualité et son expression répondent aux mêmes règles: l'on est libres de nos convictions religieuses, mais pour maintenir l'Etat laïc par exemple (ne pas prendre position pour telle ou telle religion), il n'est pas possible de manifester ses convictions lorsque l'on occupe un rôle d'agent-e de l'Etat.

 

Une femme portant le voile intégral librement, par choix, sans être une représentante de l'Etat ne nuit à la liberté de personne. Si l'on peut désapprouver les raisons de son comportement, cela ne saurait justifier une interdiction totale. D'autres symboles qui dérangent nous entourent au quotidien: le crucifix est à l'origine un instrument de torture, mais plutôt que de considérer les personnes qui en portent un autour du cou comme des prosélytes de la torture, nous respectons leur liberté de choix. De même, nombre de personnes en Suisse portent des tatouages comprenant des symboles popularisés par des régimes dictatoriaux, mais personne ne propose d'interdire les tatouages. En d'autres termes, une interdiction légale se justifie essentiellement en cas de nuisances concrètes inévitables: le simple fait que le voile intégral dérange ne suffit pas.

 

Deux contre-arguments peu convaincants sont souvent évoqués: la laïcité et l'égalité. Le premier postule que la religion est une affaire privée, et qu'elle ne devrait jamais être exprimée en public; pourtant, cela n'est pas de la laïcité. En effet, la laïcité, c'est la neutralité des autorités vis-à-vis de la religion, pas l'absence totale de signes religieux (4). Le second présuppose de manière catégorique que le voile intégral ne peut pas être interprété autrement qu'un outil de domination de l'homme sur la femme (malgré l'opinion contraire d'une partie des femmes qui le portent), et que le port du voile intégral serait par conséquent une forme de prosélytisme de la discrimination devant être interdite. Si je peux parfaitement adhérer à ce second argument, je ne vois pas en quoi - à l'instar du premier - il suffirait pour justifier une interdiction légale totale. L'égalité implique justement de respecter l'autodétermination des femmes en matière de croyances religieuses, de leur expression, ainsi que de choix vestimentaires.

 

Un grand pas en arrière

Pour résumer, cette initiative s'inscrit en premier lieu dans un rapport de force partisan: l'UDC veut se donner les outils pour gagner les élections fédérales en 2019 (diviser la gauche et augmenter la peur face à l'islam au sein de la population afin de pouvoir l'exploiter politiquement). Le pays entier va être mobilisé par des groupements politiques qui se moquent des problématiques de fond, pour voter sur un sujet statistiquement insignifiant. La question (de principe) de savoir si le fanatisme religieux et la discrimination des femmes peut et doit être combattue en votant cette initiative est au final inutile. 

 

En effet, dans la mesure où l'acceptation de cette initiative renforcerait la position de l'UDC, un parti qui - loin d'être féministe - combat le droit à l'avortement et l'égalité salariale et qui - loin d'être en faveur de la laïcité - combat l'égalité des droits en faveur des personnes LGBTIQ et la suppression de l'impôt ecclésiastique obligatoire (5), les partisans de gauche à cette initiative favorisent au final ce qu'ils prétendent combattre. Pour s'en convaincre, il suffit de constater que 82% d'hommes composent le comité d'initiative, dont le texte codifie la manière correcte pour les femmes de s'habiller. Cela ne correspond en rien à mes valeurs féministes. Je souhaite aux socialistes en faveur de cette initiative de se rendre compte que l'électoralisme aux dépens des droits fondamentaux est toujours inadmissible. En ce qui me concerne, je combattrai cette initiative.

 

Diego Alan Esteban

 

 

(1) Sur 54 candidat-e-s socialistes, seul-e-s deux se sont exprimé-e-s en faveur des dispenses scolaires pour motifs religieux. Pour celles et ceux qui aiment les proportions, il s'agit de moins de 2% des candidat-e-s. Ces dispenses concernent essentiellement les cours de natation dans l'école publique.

(2) Gardons toutefois à l’esprit qu’il existe un risque de voir des parents intégristes inscrire leurs enfants dans des écoles privées qui - elles - admettent les dispenses pour motifs religieux, ce qui priverait ainsi les enfants de l'accès à une véritable intégration dans le cadre de l'école publique.

(3) La "majorité de touristes" est un point de vue basé sur la réalité genevoise. Le Conseil fédéral a estimé que le nombre de femmes portant un voile intégral en Suisse était inférieur à 100. Une fois de plus, pour les fans de proportions, il s'agit d'environ 0.02% des musulmans de Suisse.

(4) Ce contre-argument cache une volonté de rendre l'Etat athée. Pourtant, le principe de neutralité que contient la laïcité implique uniquement pour les autorités de ne pas prendre position en matière de spiritualité, qu'il s'agisse d'une religion déterminée, de l'absence de foi ou de toute autre forme de croyance religieuse. Rendre l'Etat athée implique de le rendre défavorable aux religions, ce qui ne correspond en rien à l'idée de laïcité.

(5) Dans les cantons où il existe encore, l'UDC s'oppose encore et toujours à l'impôt ecclésiastique obligatoire, qui oblige toute personne - quelle que soient ses croyances religieuses - à financer les activités des églises chrétiennes.

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21/03/2016

Genève n'est pas Vaud

Dimanche, les Vaudois ont accepté, à une majorité écrasante, l'accord interpartis sur la troisième réforme de l'imposition des entreprises (RIE III). Le canton était ainsi le premier de Suisse à voter un tel projet, qui plus est par anticipation, le parlement fédéral devant voter en juin seulement la loi-cadre qui instaurera la nouveauté demandée à la Suisse par la communauté internationale: l'unification du taux d'imposition, en lieu et place de deux taux distincts (à Genève par exemple, les sociétés "ordinaires" sont imposées autour de 23%, les sociétés "à statut" autour de 10%). Malgré des appels nombreux formulés à l'endroit de la classe politique genevoise pour imiter nos voisins, il est manifeste que le modèle vaudois est difficilement transposable à Genève.

 

Si Vaud a réussi à trouver une solution consensuelle, cela est principalement dû aux dynamiques politiques particulières du canton. Deux partis (PLR et PS) détiennent une large majorité des sièges au niveau cantonal, et lorsqu'ils ont décidé de s'asseoir à la même table pour négocier une solution, chacun acceptant par ce fait de ne pas obtenir tout ce qu'il souhaite pour en obtenir au moins une partie, ils partaient déjà avec une bonne longueur d'avance sur un succès. Contrairement à Genève, le PS y est davantage un parti institutionnel qu'un parti d'opposition, et le PLR y est composé davantage d'anciens radicaux que d'anciens libéraux (donc une posture moins "anti-Etat" qu'à Genève). Enfin, il faut relever que deux sommités du monde politique romand (Pierre-Yves Maillard, PS, et Pascal Broulis, PLR, tous deux anciens candidats au Conseil fédéral) ont mené les discussions, et que la réforme vaudoise a donc pu bénéficier d'un leadership important.

 

A Genève, les dynamiques sont plus complexes, car au Grand Conseil, il faut au moins trois partis pour former une majorité, et aucun de ce qu'on appelle les "trois blocs" (gauche, droite et extrême-droite) n'en a la capacité. Le compromis à la vaudoise semble encore moins probable lorsqu'on se rend compte que chaque "bloc" est lui-même clivé, ces alliances reposant le plus souvent sur un contexte électoral, leur durabilité au fil de la législature est donc plus que douteuse. Mentionnons enfin que le duo Maillard-Broulis n'a pas "d'alter ego" genevois.

 

L'accord vaudois a été quasi-unanimement reconnu comme équilibré. Il comprenait un taux à 13.8% qui était suffisamment bas pour rassurer ceux qui craignent qu'une fiscalité trop contraignante fasse fuir les entreprises, ainsi que diverses mesures étendant la protection sociale de la population, dont un droit à un subside partiel d'assurance-maladie dans les cas où le montant des primes dépasse 10% du revenu. Relevons que lesdites mesures ne compensent pas les pertes fiscales que provoquerait une baisse globale du taux d'imposition, mais le canton de Vaud peut se le permettre, vu sa santé financière notoire.

 

Genève, au contraire, vit une double crise économique. Une crise des recettes d'abord, plombée par 15 ans de baisses d'impôts (évaluées à plus d'un milliard de francs par an selon la Tribune de Genève). Une crise de la dette ensuite, qui a nettement augmenté depuis le début du siècle, en particulier, par exemple, en raison du sauvetage de la BCGE par l'Etat. Un éventuel accord genevois devra donc miser sur une solution qui ne baisse pas les recettes ni n'augmente la dette. En vertu de ce qui précède, il faut donc soigneusement distinguer les acteurs et le contexte entre les deux cantons, afin de comparer ce qui est comparable.

 

Dans la mesure où c'est le Conseil d'Etat, en particulier son ministre des finances Serge dal Busco (PDC), qui détient toutes les informations, il faut en premier lieu s'intéresser à ce qu'il propose. En son temps, le prédécesseur de Serge dal Busco, David Hiler (Verts), avait affirmé que Genève suivrait la voie d'un taux à 13%, et le gouvernement cantonal s'en est tenu à cette posture depuis lors, même après son départ. Sur le plan politique, un taux à 13%, pris individuellement, impliquerait des baisses de recettes se chiffrant à plusieurs centaines de millions de francs par an auxquelles il est certain que la gauche ne pourra pas souscrire, sous réserve d'éventuelles compensations. Or, sur ce plan-là, le gouvernement cantonal a avancé une proposition de compensations sur les charges patronales tant dans l'économie privée que publique, pour une somme dérisoire. Mais au-delà de l'annonce du taux et d'éventuelles compensations, Serge dal Busco s'est laconiquement contenté d'affirmer que nous n'aurons pas plus de nouvelles avant que le parlement fédéral vote en juin.

 

Le Conseil d'Etat en fonction depuis fin 2013 s'est montré à de nombreuses reprises incapable de fédérer les acteurs politiques, notamment sur des sujets importants, comme le budget 2016, dont l'entrée en matière a été refusée à la quasi-unanimité du Grand Conseil. Je rectifie: le Conseil d'Etat sait fédérer... contre lui. En matière de finances, Serge dal Busco ne se montre pas très compétent dans la défense des projets gouvernementaux, souvent refusés, ou du moins fortement contestés. Il s'agit probablement d'une des raisons pour lesquelles le Conseil d'Etat a décidé de ne pas lui laisser l'entier de la responsabilité du chantier de la RIE III, le flanquant pour l'occasion de Pierre Maudet (PLR) et Antonio Hodgers (Verts) au sein d'une délégation gouvernementale.

 

Les communes se montrent actuellement très méfiantes vis-à-vis du manque de communication du Conseil d'Etat, et pas seulement au sujet de la RIE III. Et pour cause: leurs pertes fiscales en cas de taux à 13% s'élèveraient, pour plusieurs d'entre elles, à des millions de francs par an. Raison pour laquelle les six plus grandes communes (toutes membres de l'Union des villes genevoises) sont sur le qui-vive et tentent avec insistance de convaincre le gouvernement d'ouvrir un dialogue. Le PS fut le premier parti à réagir, en mettant sur la table un début de solution: le plus grand parti de gauche estime que le plus important est d'aboutir à une situation qui ne mette pas en danger les prestations publiques (donc: objectif 0 pertes fiscales), sur la base d'une équation équilibrée, dont le taux n'est que l'une des inconnues. Le PS est ouvert à tout taux entre 13% et 16%, à condition que les éventuelles pertes fiscales soient compensées ailleurs.

 

Ces démarches suffisent-elles à entamer un dialogue? Assurément non, puisque les autres partis sont restés relativement muets sur la question. On peut se douter qu'un éventuel accord pourrait se dégager entre les partis dits gouvernementaux, sous réserve de l'imprévisible MCG. Cependant, il faut remarquer que le retrait à Serge dal Busco de la responsabilité exclusive du dossier RIE III (une sorte de mise sous tutelle masquée) fait suite à une situation similaire concernant l'autre PDC au Conseil d'Etat Luc Barthassat fin 2014. Le PDC est ainsi mis sous pression, ses deux ministres se devant de réussir sur au moins un dossier majeur; sinon, le bilan gouvernemental du parti sera particulièrement mauvais. Cette situation intéresse potentiellement le PLR, qui souhaite regagner son troisième siège perdu en 2013 au profit du PDC. En automne 2015, PLR et PDC ont signé un accord stipulant que l'entente enverrait 5 candidats (2 PDC et 3 PLR) au Conseil d'Etat. Il est pressenti que François Longchamp ne se représentera pas, et les noms évoqués actuellement sont tous issus de l'aile libérale, qui ne compte plus de représentant au gouvernement depuis l'éviction d'Isabel Rochat: Nathalie Fontanet, Cyril Aellen et Benoît Genecand. L'ultralibéral Cyril Aellen n'est pas connu pour être un fan du compromis; ses projets aboutissent souvent à une majorité PLR-extrême-droite, contre une minorité gauche-PDC. Son rôle sera déterminant pour l'avenir de l'entente, puisque le PDC est conscient qu'avec la RIE III se joue une partie de son avenir électoral.

 

C'est ainsi que l'on se rend compte de l'urgence de la situation: la méga-période électorale que connaîtra le canton (cantonales en 2018, fédérales en 2019, municipales en 2020) approche à grands pas. Si la Genève politique ne se met pas d'accord d'ici un an environ, il sera trop tard pour le compromis. En effet, un parti ne gagne une élection qu'avec une identité politique claire et convaincante, et la culture du compromis en fait rarement partie: en campagne, c'est le dogme qui compte. Le "premier pas" du PS est encourageant à ce titre, en cela qu'il invite les autres partis à mener le débat en lieu et place d'un Conseil d'Etat qui manque singulièrement d'anticipation. On espère que l'invitation trouvera réponse.

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16/02/2016

Caserne des Vernets: pas si vite!

Doit-on avoir du logement à tout prix? C'est la question fondamentale que je me suis posée au moment de faire mon choix sur le huitième objet cantonal des votations du 28 février. La question du coût a toujours été un élément majeur de l'élaboration de projets de logement, et nombre de ceux-ci ont été rejetés sur cette base. Les finances cantonales et communales ne sont effectivement pas encourageantes, et l'inquiétude ambiante se cristallise dès que l'on parle de logement: les psychodrames tels que ceux qu'ont connus Bernex ou encore Veyrier restent encore bien présents dans les mémoires.

 

La question ici posée par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) est différente. Le GSsA ne s'oppose pas au déménagement voulu par la Grande Muette (qui ne souhaite plus maintenir une caserne au plein milieu d'un centre urbain), et ne s'oppose pas non plus à la réalisation du PAV (plus grand projet de logement du canton), contrairement à ce que la campagne-procès d'intention du Conseiller d'Etat Pierre Maudet et de l'ensemble de la droite cantonale laisserait supposer. Le GSsA ne s'oppose pas au paquet de financements destinés à l'armée votés récemment par le Grand Conseil dans son ensemble, car seul celui qui figure dans votre bulletin de vote suscite une certaine opposition: les 21 millions en grande partie destinés au "défraiement" du déménagement de la caserne des Vernets vers Meyrin-Mategnin.

 

Premièrement, l'armée n'a pas à se comporter comme une entreprise privée qui invoquerait comme n'importe quel particulier le droit fondamental de la garantie de la propriété: elle est un service de l'administration fédérale, et doit ainsi répondre à l'intérêt public. Ce qui implique que, dans un canton en pénurie séculaire comme Genève, la construction de logements doit automatiquement prendre le dessus vis-à-vis d'un droit de superficie, tel que celui que détient l'armée sur le site des Vernets. Il est absurde de caresser ainsi un service étatique dans le sens du poil, alors qu'il est censé répondre à l'intérêt public, qu'il soit grassement défrayé ou non. Les éventuelles compensations financières destinées à l'armée ne doivent pas être une condition de son départ: l'armée doit quitter le centre-ville, point final. Les éventuelles contestations financières doivent intervenir a posteriori uniquement, et, contrairement à ce qui a été voté par le Grand Conseil, elles devront être rediscutées pour tenir compte du fait que l'armée nous rend un terrain particulièrement pollué, pour en faire reposer l'ensemble des coûts d'assainissement sur le dos du contribuable, bien entendu.
 
 
Deuxièmement, la Confédération doit faire preuve d'un minimum de cohérence: elle a bloqué jusqu'à nouvel ordre toute demande de déclassement de terrain sur sol genevois, au motif (légitime) que le canton sous-utilise ses terrains constructibles. Il devrait en découler un corollaire, celui pour la Confédération de ne pas freiner les efforts d'utilisation de ces terrains constructibles par des contraintes financières exagérées, comme cette somme de 21 millions! Ces 21 millions sont d'ailleurs inexigibles par l'armée: pour le démontrer, le GSsA invoque à juste titre l'exemple d'une situation similaire au Tessin, où un tel "défraiement" était hors de question. L'armée a donc assumé seule les coûts d'un déplacement de caserne dans le cadre de ses capacités budgétaires (grosso-modo 4 milliards de francs). Demander plus de 20 millions pour un acte effectué gratuitement ailleurs est ce qu'on appelle en langage juridique "un vrai foutage de gueule".
 
 
Troisièmement, les finances publiques souffriront une nouvelle fois d'une dépense somptuaire évitable. Alors que la droite majoritaire prétend couper pragmatiquement toute dépense injustifiée, au moyen de restrictions disproportionnées, et pour des motifs souvent dénuées de base factuelle, imposées aux domaines du personnel de l'Etat, des prestations sociales ou des investissements, elle refuse à la fois de retirer à l'Etat les compétences qu'elle juge trop coûteuses, de même qu'elle refuse simplement d'envisager toute nouvelle recette pour les caisses de l'Etat (même les plus supportables). Cette vision austéritaire des finances publiques est si rigide, que l'acceptation par la droite de cette somme de 21 millions est incompréhensible, sauf en se rappelant que l'armée est une "chasse gardée" de la droite, et que lui faire des largesses au niveau budgétaire aboutit de son côté à un probable retour sur investissement en termes de gain d'électeurs.
 
 
Pour conclure, je rappelle que l'armée est tenue de partir: si elle retarde la construction de logements en annulant son déménagement, pour la simple et mauvaise raison qu'elle n'a pas reçu de compensation financière de la part du canton de Genève, il faudra la pousser au départ, en vertu du besoin prépondérant de construire des logements, qui dépasse nettement son intérêt à garder son droit de superficie. Ensuite, le fait que l'armée fasse partie de l'appareil étatique la rend sujette à des directives venant du Conseil fédéral. C'est au Conseil d'Etat d'expliquer à ce dernier non seulement que les infrastructures de l'armée relèvent du budget de la Confédération et non des cantons, mais également que l'utilisation optimale des terrains constructibles ne peut souffrir un obstructionnisme injustifiable de l'armée. Refuser ce projet en votation signifie que le déménagement de l'armée n'est pas contesté, mais encouragé. C'est son coût pour le canton qui devra être revu à la baisse par le Conseil d'Etat. Si l'armée empêche la réalisation du PAV en restant, des mesures de rétorsion à son encontre devront être décidées. Quant aux questions financières, elles devront être renégociées par le Conseil d'Etat devant le Conseil fédéral, de façon plus favorable aux finances et aux contribuables du canton de Genève.
 
 
Pour toutes ces raisons, je vous invite à voter NON au crédit d'investissements relatif au déménagement de la caserne des Vernets à Meyrin-Mategnin.

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06/01/2016

Catégoriser les jeunes? Impossible!

Lettre ouverte adressée par le Parlement des Jeunes Genevois (PJG) aux médias.

 

Catégoriser la jeunesse : une tâche impossible très prisée dans le débat public

Fin 2015, certains médias avaient une fâcheuse tendance à pratiquer le simplisme lorsqu’ils abordaient un sujet touchant « les jeunes ». Trop souvent, ils ne résistaient pas à l’envie de coller à ces jeunes une étiquette unique. Notre génération doit ainsi subir les conséquences déplorables d’un certain journalisme se contentant de généraliser, alors que – et nous allons tenter de le démontrer – la jeunesse ne se laisse que difficilement catégoriser. Espérons que le monde médiatique prenne pour 2016 la résolution de voir les 50 nuances de gris qui caractérisent les jeunes, et abandonne le portrait noir et blanc qu’il dépeignait généralement jusqu’à présent.

 

« Les jeunes votent UDC » ?

Suite aux dernières élections fédérales, le Matin dimanche du 25 octobre titrait sans nuance dans une manchette : « les jeunes votent UDC ». Cette affirmation présentée comme une révélation remplaçait ainsi la caricature du jeune votant à gauche qui prédominait jusqu’à présent. Ce type de formulation essentialiste est vide de sens et déforme la notion de « jeunesse » : seul le choix politique le plus populaire des jeunes votants est mentionné, au détriment de tous les autres choix (ou non-choix). En réalité, le Matin avait réalisé un sondage sur un échantillon de quelques centaines de jeunes votants : ses résultats plaçaient l’UDC (25%) devant le PS (23%). Si l’on prend les résultats des élections pour l’ensemble de la population, l’UDC a récolté près de 30% des voix ; et à notre connaissance, aucun média n’a titré que « les aînés votent UDC » !

 

La jeunesse est plurielle

De plus, il est étonnant de la part du quotidien de sous-entendre que le comportement des jeunes qui votent est représentatif de toute la jeunesse, alors que seul un jeune sur trois vote. L’ampleur du phénomène abstentionniste en Suisse limite ainsi de facto drastiquement toute tentative de généralisation de la jeunesse. Cependant, les titres sensationnalistes des médias ne connaissent aucun obstacle. Pas même ce rapport (« Ma Suisse et moi ») de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) datant de juin dernier qui constate que les positionnements politiques des jeunes ne diffèrent que peu de ceux de leurs aînés. Selon ce rapport, « la jeunesse n’est pas uniforme » ; « il serait plus juste de parler de jeunesses […], pas une jeunesse ». Le monde médiatique aurait beaucoup à apprendre des constats de la CFEJ.

 

Les jeunes ne sont pas interchangeables

Le Parlement des Jeunes Genevois (PJG) a de son côté vécu très directement les effets négatifs du traitement médiatique des jeunes : dans un reportage diffusé le 10 novembre au 19:30, certains membres du PJG avaient été mis en scène pour que leurs propos soigneusement coupés illustrent certains résultats jugés réactionnaires d’une étude sur les jeunes. Pourtant, lors du tournage, ils avaient été invités à exprimer leur voix propre avec ses nuances et sa singularité. En visionnant les séquences vidéo, les personnes concernées ont eu l’impression d’avoir été instrumentalisées, associées à un message auquel elles n’adhèrent pas à titre personnel. Comme si tout jeune était interchangeable.

 

Généralisations offensantes

La diversité qui caractérise la jeunesse est également à relever à la lumière des événements du 19 décembre dernier à Genève. En effet, à l’issue d’une manifestation qui a mal tourné, « les jeunes » furent pointés du doigt pour les tags, les vitres cassées et autres déprédations constatées. « Tous dans le même sac » : c’est le message blessant qu’ont ressenti plusieurs membres du PJG. Notre association s’engage pourtant pour la culture de la nuit avec 34 autres associations de jeunes au sein du « Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée » : ces nombreux jeunes qui ont choisi des voies démocratiques pour faire entendre leurs revendications ont ainsi été assimilés à une petite minorité d’autres jeunes ayant choisi la violence. Que plusieurs personnes, dont des élus du Grand Conseil, aient parlé sans nuance de « jeunes » sur les réseaux sociaux pour désigner les auteurs de la casse est tout simplement indécent.

 

Nous ne nions pas que des jeunes votent UDC, commettent des déprédations, aillent au Grand Théâtre et jouent au Scrabble. Il est cependant essentiel pour les médias de savoir manier la nuance lorsqu’elle est nécessaire. Réduire la jeunesse à une entité uniforme et homogène, c’est prendre le risque d’une part de provoquer des stigmatisations indésirables à l’égard des jeunes différant de la « norme », d’autre part d’accentuer le sentiment d’altérité que les jeunes ressentent à l’encontre d’institutions et de médias qui ne cherchent pas assez souvent à les comprendre. La jeunesse est plurielle, inclassable en tant que telle, à l’image des adultes : inutile d’essayer de la catégoriser, cette tâche est impossible.

 

Sylvain Leutwyler, Président du PJG
Diego Alan Esteban, Vice-Président du PJG

10/11/2015

Commémorer dignement la fusillade de 1932

Pour la première fois hier soir, je me suis rendu à Plainpalais, pour commémorer les victimes de la fusillade commise il y a 83 ans, à quelques mètres de l'endroit depuis lequel j'écris ce billet.

 

Commémorer la fusillade de Plainpalais, c'est rappeler l'histoire de la répression - et du meurtre - de manifestants venus clamer leur opposition au fascisme, à une époque où l'Union Nationale (parti suisse antimarxiste et antisémite, sympathisant des nazis) de Géo Oltramare comptait 15 députés au Grand Conseil genevois. C'est rappeler que l'antifascisme est une idéologie qui dépassait déjà les simples frontières partisanes avant même le début de la seconde guerre mondiale. S'opposer au fascisme, c'était (et c'est) s'opposer à l'idéologie de la haine, de la domination, de la division par excellence.

 

La fusillade de Plainpalais représente le paroxysme, à l'échelle genevoise, des tensions politiques des années 30. Les gaffes des autorités de droite de l'époque, largement aidés par une armée incompétente et répressive (dont les recrues inexpérimentées tuèrent 13 manifestants et badauds non-armés), leur ont valu une lourde sanction politique de la part des Genevois en deuil. Cet événement a ensuite mené à une division historique du socialisme qui perdure encore aujourd'hui. Je m'attendais donc logiquement à une commémoration solennelle, reposant sur le message simple et rassembleur de: "plus jamais ça".

 

Je fus déçu en mal. Certes, comme le veut la coutume, on prononça les noms des victimes pendant que les participants à la commémoration déposaient des fleurs au pied du monument. Mais la part de superflu était impressionnante: des banderoles "save the refugees", des pancartes de soutien à la grève de ce mardi, des discours contre le "paquet Berset" et la réforme de l'AVS, etc. J'étais venu pour commémorer un événement symbolique de l'anti-fascisme, j'ai eu l'impression de me retrouver au beau milieu d'un rassemblement d'Ensemble à Gauche, devant subir les mêmes discours que j'entends à n'importe quel événement politique, avec les mêmes arguments, les mêmes revendications. Plusieurs messages brouillés dans une masse hétérogène où les victimes de 1932 disparaissent dans la masse.

 

Je suis bien évidemment pour que les réfugiés soient protégés et accueillis: qu'ils subissent la galère dans leur pays d'origine, sur la route de l'exil ou ici, sur le plancher des vaches. De plus, je soutiens la grève d'aujourd'hui, je m'opposerai vraisemblablement au budget 2016 vu la direction qu'il semble prendre, et je m'opposerai - comme à peu près tout le monde à gauche dans ce canton - aux deux points spécifiques de la réforme de l'AVS qui posent problème (retraite des femmes à 65 ans, baisse du taux de conversion à 6%). Par ailleurs, cette réforme de l'AVS est habituellement nommée "paquet Berset", selon toute évidence par des personnes qui n'ont pas compris que les voix minoritaires du Conseil fédéral sont tenues secrètes en application de la LOGA, rendant impossible la tâche de savoir quelle majorité gouvernementale est à l'origine des points éventuellement problématiques.

 

Dans les commémorations de 1932, il y a une dimension symbolique, solennelle, qui a de toute évidence été abandonnée par les organisateurs. Le soir de chaque 9 novembre est devenu un simple prétexte pour organiser des meetings de gauche sur des sujets qui sont certes importants, mais qui n'ont qu'une pertinence très marginale vis-à-vis de l'objectif de la manifestation. Meeting d'une gauche d'ailleurs si sectaire, que le "paquet Berset" a été jugé plus pertinent en ouverture de la manifestation qu'une intervention d'une représentante du GSsA, quand bien même les événements de 1932 étaient éminemment empreints des idées antimilitaristes.

 

La manifestation en souvenir de la fusillade de 1932 ne doit plus être une simple occasion en or de faire de la comm' pour certains milieux de gauche. Elle doit rester (l'a-t-elle seulement été un jour?) dans le cadre d'une commémoration, où le respect dû aux morts reste la priorité, le message est également important, mais sans oublier que ce message se limite logiquement à l'antifascisme et à l'affirmation des droits fondamentaux, nécessaires à la démocratie. Si la situation ne change pas, alors cette manifestation, au potentiel rassembleur pourtant notable, restera l'apanage d'une minorité. Et je ne serai pas le dernier à trouver que c'est dommage.

Écrit par Diego Esteban dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook |