08/12/2014

TPG: la valse des communiqués

Bref, y'avait une grève aux TPG.

La décision du SEV (Syndicat du Personnel des Transports) de faire grève le mercredi 19 novembre a fait couler beaucoup d'encre, tant pour débattre intelligemment de la situation que pour raconter des conneries en tous genres. Au rang des conneries, il y avait bien sûr les habituels quolibets haineux des primates anti-français/anti-frontaliers, mais aussi les réactions officielles de quelques partis politiques de droite donnant l'impression d'être les derniers au courant de cette grève (quand bien même tous les médias avaient mis en évidence cette nouvelle). Au total, j'ai trouvé quatre communiqués publiés à ce sujet et qui émanaient de partis. Le PS, les Verts et Ensemble à Gauche, en tant que participants au front commun soutenant la grève, ont co-rédigé le premier d'entre eux. Ils furent suivis du PLR, du MCG et de l'UDC, qui en ont écrit un chacun (sauf le MCG, qui en a fait deux), dans cet ordre, le jour même de la grève. Les autres partis (à l'image du PDC) ont préféré ne pas s'exprimer à chaud, à juste titre, sans doute. Chacun dira ce qu'il veut, mais l'analyse de ces différents communiqués, souvent écrits avec les pieds, fut relativement amusante.

 

La plus "soft" des prises d'otages

Le communiqué unitaire (à lire ici), publié la veille de la grève, devait a priori laisser suffisamment de temps aux autres partis pour réagir intelligemment. S'il devait expliquer les raisons de la grève, ce texte fut le premier à parler de "prise d'otage" (de la part du Conseil d'Etat contre la population). Ainsi, à en croire ce terme utilisé par le comité de soutien à la grève, les mesures envisagées par le Conseil d'Etat (incluant notamment une soixantaine de licenciements) mériteraient la même qualification que ce crime très prisé des terroristes. Conseil d'Etat - Al-Qaïda: même combat? Luc Barthassat serait-il le Ben Laden du bout du lac? Cet excès de langage évident a par la suite été ôté des communiqués du comité de soutien. Une prise de conscience encourageante, qui a certainement rassuré tant Max Göldi et Rachid Hamdani que le personnel de l'ambassade américaine en Iran de 1979. Le PLR (lire ici) et l'UDC (lire ici), ainsi que la Jeunesse MCG (sur une page facebook créée à cet effet), ont également parlé de "prise d'otage", cependant selon eux ses auteurs seraient non pas les membres du gouvernement cantonal, mais les syndicats et par extension tous les employés des TPG. Ainsi, le SEV serait l'Etat islamique de la Rome protestante, et Valérie Solano la version longeole du calife Baghdadi. Mais que font les USA?

 

Grève = France

C'est grosso-merdo par cet amalgame que l'UDC introduisit son communiqué de presse. Finalement, le fait que le droit de grève soit un droit fondamental inscrit tant dans la Constitution suisse que dans la Constitution genevoise ne change rien: la lutte syndicale, les gens qui expriment leur désaccord sur leurs conditions de travail, c'est si peu suisse... S'ils écoutaient Blocher, un type qui a fait sa fortune sur le dos des victimes de l'Apartheid, ils comprendraient qu'en Suisse il faut être linientreu (donc fermer sa gueule). Pour l'UDC, ce n'est pas parce qu'il y a un droit fondamental qu'il est moral de l'utiliser, car ce qu'il faut protéger en priorité, ce sont "l'économie" et la "paix du travail" (une bonne partie des salarié-e-s vous parleront sans doute plutôt d'une "trève du travail", vu les tensions qui ont conduit à la grève), et non pas les gens qui choisissent de se comporter comme de sales Français. On s'attendait au même ton au MCG (lire ici), mais le parti du "y'en a marre" a surpris: son communiqué exceptionnellement modéré a qualifié de "français" non pas le mouvement syndical, mais le Conseil d'Etat, pour avoir choisi la pire des solutions. En revanche, le MCG ne se gêna pas pour proposer six jours plus tard des coupes massives dans le DIP qui pourraient provoquer des pertes d'emploi bien plus nombreuses: faites ce que je dis, pas ce que je fais (projet de slogan du MCG, refusé car jugé trop honnête).

 

Le peuple doit voter! Mais sur quoi?

Le communiqué du PLR quant à lui tient en cinq phrases. Heureusement qu'Alain-Dominique Mauris était là pour démontrer qu'un dessin vaut mieux qu'un grand discours, seulement voilà: ce dessin a sans doute été réalisé par un gamin de 3 ans pendant un tremblement de terre. Ce chef-d'oeuvre du raisonnement minimaliste nous a effectivement pondu un véritable bordel de mots-clés placés en vrac dans cinq misérables phrases. "Cette action est scandaleuse et totalement anti-démocratique!": ce que le Président mal-aimé du PLR ne sait pas est que la grève n'est pas un droit politique, qui implique un vote de toutes et tous les électeurs-trices, mais un droit syndical, qui implique un vote interne aux salarié-e-s de l'entreprise. De plus, vu l'urgence de la question et le temps nécessaire à l'organisation d'une votation, on voit mal demander aux Genevois-e-s de voter avant qu'il soit trop tard et que les 63 licenciements aient été décidés. Mieux vaut prévenir que guérir un mort. De plus, le PLR nous ressort la désormais classique "prise d'otages", rouspète contre les effets de la grève sans jamais les mentionner, appelle à des sanctions contre des inconnus et fait une vague référence à une loi apparemment mal comprise. Bref, voilà une belle leçon d'amateurisme de la part de celui que les membres du parti le plus fort du canton ont élu à leur tête. Prometteur en vue de la prochaine édition du prix Genferei.

 

"T'es viré": toi-même!

J'ai peu parlé du MCG, mais pourquoi devrait-il être épargné? Le ton faussement conciliateur de son (premier) communiqué cache l'agressivité avec laquelle ses élus ont l'habitude de hurler au Grand Conseil: que ce parti se mette ensuite à accuser le PDC et Luc Barthassat de "provocation", fustiger leurs "menaces" et prôner le débat "constructif", c'est le monde à l'envers. Cet esprit faux-cul poussé à l'extrême est la goutte d'eau qui fait déborder le verre! De plus, le MCG nous apprend qu'on pourrait économiser sans licenciements ni baisse des prestations, mais vu son mépris bien connu des transports publics, on peut douter de sa sincérité. A l'instar du PLR, le MCG ne détaille pas ses idées, qui restent floues tout en donnant l'impression que le parti "agit pour les citoyen-ne-s". En parallèle, critiqué sur son hypocrisie par un député PDC sur facebook, le MCG a dans un second communiqué repris la posture qui a fait sa notoriété: vu que le MCG a été élu par le peuple (comme les autres partis), dès qu'un adversaire critique le MCG, il ne respecte pas le peuple (comme quand des MCG critiquent les autres partis) et doit donc démissionner. Eric Stauffer, Roger Golay et François Baertschi (l'oligarchie monarchique à la tête du parti) ont corrigé l'absence tragique de cette rhétorique populiste dans leur premier texte, et ont immédiatement demandé la démission dudit député (pourtant élu par le peuple).

 

Y'en a qui auraient mieux fait de se taire...

L'impasse mexicaine qui résulte de cette foire aux accusations entre partis, Conseil d'Etat et syndicats n'a rien arrangé à la situation. Les employé-e-s des TPG ont dû compter sur eux-mêmes pour faire avancer les négociations avec le gouvernement, et y sont enfin parvenus, sans devoir recourir à une nouvelle grève. Mais ils n'ont guère été entendus par les principaux acteurs politiques: outre les partis qui faisaient partie du comité de soutien, seul le MCG a vaguement évoqué les raisons de la grève, donnant à celle-ci une certaine légitimité. Le PLR et l'UDC? Rien à foutre: une grève c'est une grève, quelles qu'en soient les raisons. Le terme de "prise d'otages" n'a d'ailleurs pas suffi au député Daniel Zaugg (PLR), qui parla même de "terrorisme". On sait que le problème central n'est que la quantité de fric disponible: il n'y a pas besoin de s'inventer de fausses questions de principe ou de nobles intentions pour cacher le fait que ce débat est tout simplement budgétaire. Dans ce cas, autant s'en tenir aux "prestations" et aux "moyens", seules notions ayant un semblant de pertinence dans ce contexte. Car quand certains en viennent à parler de prise d'otages ou de terrorisme, c'est soit qu'ils ont une case en moins, soit qu'ils n'attendaient qu'un prétexte pour agresser par le verbe, seule chose qui les intéresse.

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02/12/2014

Scandale: accueillir sa famille chez soi interdit aux pauvres!

Une connaissance a écrit le message suivant pour faire connaître le calvaire que vit une future mère souhaitant simplement organiser l'arrivée du bébé avec l'aide de sa famille. Ce récit hallucinant inquiète en raison des barrières juridiques inadmissibles opposées aux personnes qui ont des revenus modestes. 

 

La retranscription de ce message dans ce blog a été réalisée avec son accord.

 

Un scandale,

comme quoi à Genève les pauvres n'ont vraiment pas les mêmes droits que les autres :

une amie à moi, enceinte, qui veut faire venir un membre de sa famille du pays pour l'aider quand le bébé va arriver, ne peut pas faire d'invitation à un membre de sa famille, car en tant qu'aide soignante elle ne gagne pas
60 000 CHF par année.

Personne dans son entourage ne peut l'aider pour sa demande car ses amies sont soit domiciliées en dehors du canton de Genève, donc ne peuvent pas se porter garantes, soit elles gagnent elles aussi moins que
60 000 CHF par année.

Ce qui fait quand même 5000.- par mois! Ce n'est pas donné à tout le monde de gagner 5000.- par mois. Surtout pas aux femmes migrantes.

Je suis vraiment dépitée pour elle. Dépitée de me rendre compte que parce qu'une personne est pauvre elle ne peut pas simplement pas recevoir un membre de sa famille chez elle.

De plus, il y'a une volonté claire de la maintenir dans la pauvreté alors qu'elle travaille 32 heures par semaine dans un EMS en tant qu'aide soignante. Comme beaucoup de femmes migrantes qui travaillent pour 3 clous dans l'économie domestique et dans les EMS. Pour prendre soin des personnes âgées avec des horaires coupés, irréguliers, les week ends, et jours fériés... Pour gagner un salaire minable avec une classe de salaire 6!!

C'est scandaleux de ne pas lui permettre d'inviter une soeur ou un frère ou une mère, une cousine, alors qu'elle ne bénéficie d'aucune aide sociale, qu'elle n'a jamais commis aucun délit, qu'elle a un logement et un contrat de travail à durée indéterminée. Elle n'a aucun membre de sa famille à Genève pour l'aider à accueillir son bébé qui va arriver. Franchement en tant que Suisse et genevoise, j'ai honte.

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20/11/2014

Ecopop: lire entre les lignes

L'écologie politique est, on le sait, un mouvement visant à améliorer la protection et la préservation de l'environnement. Mais ses adeptes sont loin de s'accorder sur les moyens permettant d'atteindre ce but: les écologistes que l'on retrouve le plus couramment préfèrent agir sur les technologies, afin de favoriser les moins polluantes. C'est le cas des militants antinucléaires, dont la cause fonda l'écologie politique. Un autre facteur sur lequel les écologistes ont souvent tendance à agir est l'économie. Par des mesures d'incitation, on peut en effet faciliter le développement des énergies renouvelables.

 

Si le projet-phare de l'écologie politique, qui consiste à abandonner la voie de l'énergie nucléaire, notoirement dangereuse pour notre planète, a réussi à convaincre dans des pays comme la Suisse, l'Italie, l'Autriche, la Suède, l'Allemagne, le Japon et l'Espagne, l'environnement continue à souffrir des activités humaines. En effet, la sortie du nucléaire reste avant tout une mesure préventive, la cause principale des dangers environnementaux résidant essentiellement dans l'excès des émissions de dioxyde de carbone produites par notre consommation d'énergies fossiles. Et à ce niveau-là, peu d'Etats sont prêts à défier l'industrie du pétrole par exemple.

 

Il existe également un courant - minoritaire - de l'écologie politique, qui s'inquiète des effets de la surpopulation sur notre planète, et souhaite donc agir sur le facteur démographique. La tâche de ces personnes est délicate, car elle ne met pas simplement en balance l'activité humaine et la santé de l'environnement, mais la survie de la planète et le nombre de membres de la population humaine. Il ne s'agit plus d'adapter simplement son mode de vie, mais, par le biais de politiques de natalité, réduire le nombre de hominum sapientum présents sur terre. Cette tâche est délicate, car vouloir modifier les habitudes reproductrices de ses semblables et, à long terme, la taille de la population mondiale, peut très facilement violer une quantité importante de principes fondamentaux consacrés dans la plupart des sociétés démocratiques.

 

A première vue, l'association "écologie et population" (ecopop), à l'origine de l'initiative "halte à la surpopulation - oui à la préservation durable des ressources naturelles" soumise au vote du peuple suisse et des cantons le 30 novembre prochain, ferait partie de ce dernier courant de l'écologie politique. Mais si on se penche sur le texte même de l'initiative, au-delà de son simple titre (qui, on ne le répète jamais assez, n'a aucune valeur juridique), il y a des éléments qui permettent de croire que ce projet est profondément mal fondé.

 

Le texte de l'initiative vise à instaurer un nouvel art. 73a (population) dans la Constitution fédérale, comprenant 4 alinéas et assorti de deux dispositions transitoires (qui servent à organiser la mise en oeuvre de la nouvelle disposition).


Le premier problème qui ressort de cette initiative est l'inadéquation flagrante entre le moyen proposé et le résultat recherché. En effet, l'association ecopop part du principe que si on fige par simple proclamation dans la Constitution les mouvements migratoires, la population suisse restera à "un niveau qui soit compatible avec la préservation des ressources naturelles". D'une part, je doute qu'une initiative disposant que "la pluie est interdite sur tout le territoire suisse" serait d'une quelconque utilité: on ne change pas une chose (le phénomène migratoire) qui existe quoi que l'on fasse, par simple effet déclaratoire. D'autre part, la surpopulation est un problème mondial; si, par impossible, on arrivait effectivement à bloquer nos frontières, l'environnement en Suisse ne s'en porterait pas mieux. C'est l'écosystème planétaire qui souffre des activités humaines: il ne connaît pas de frontières. Ainsi, agir sur celles-ci pour protéger nos montagnes, notre Alpe de neige comme disait Emile Jacques-Dalcroze, est illusoire et absurde.

 

Ecopop se trompe donc dans l'adéquation de son initiative avec le problème qu'elle cherche à résoudre. Son initiative part d'un esprit écologique, mais dans les mesures qu'elle propose, elle n'est absolument pas écologique. Pire, elle est même porteuse d'un message de nature plutôt colonialiste: "sur l'ensemble des moyens que la Confédération consacre à la coopération internationale au développement, elle en affecte 10% au moins au financement de mesures visant à encourager la planification familiale volontaire". Cette formulation paternaliste rejette la faute de la surpopulation sur le monde entier... sauf la Suisse. En somme, s'il y a une personne qui doit arrêter de faire des enfants, c'est vous, pas moi. Pourquoi la Suisse devrait-elle financer la planification familiale ailleurs et pas ici?


En résumé, l'initiative ecopop n'est pas écologique, mais elle est paternaliste. Elle ne protège pas l'environnement, en revanche elle s'attaque à l'immigration. Cette initiative exempt la Suisse de toute responsabilité dans la surpopulation (c'est bien connu, les Suisses ne font pas d'enfants), et suppose à tort que le phénomène migratoire peut être contrôlé; à tel point qu'elle imite l'UDC sur ce point en demandant, si l'initiative devait être acceptée, une rupture avec tous les traités internationaux faisant obstacle au texte. Mais comme dit précédemment, le phénomène migratoire existera toujours, quoi qu'on fasse, indépendamment des lois, des traités, des frontières, voire des murs quand ils existent (entre les USA et le Mexique par exemple).


Pour conclure, un dernier point mérite d'être soulevé. Je pense que n'importe qui peut légitimement s'inquiéter de la surpopulation mondiale. Nous n'avons qu'une seule planète, et celle-ci n'arrive que difficilement à supporter notre présence, gourmande en ressources naturelles. Mais la faute humaine dans la mise en danger de l'environnement appelle une réponse globale, un pays comme la Suisse ne suffira jamais à sauver la nature tout seul. Le 30 novembre, l'initiative ecopop sera acceptée ou rejetée. Au-delà de ses nombreux défauts, mentionnés plus haut, elle postule que l'immigration est une cause de pollution. Je crois qu'à ce stade, je peux sans hésitation voir dans cette initiative, qui assimile des êtres humains à de la pollution, une forme de racisme écoeurante, qui suffit à dire que cette initiative n'est pas écologique, car l'écologie a une vocation universaliste, elle n'est pas exclusive.

 

Pour toutes ces raisons, au nom de l'écologie, au nom de l'anticolonialisme, au nom de l'antiracisme, au nom, enfin, de la raison, je vous invite à voter NON à l'initiative ecopop.

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14/11/2014

Un budget tragique

Constitution genevoise:

Art. 2 Exercice de la souveraineté 
1 La souveraineté réside dans le peuple, qui l’exerce directement ou par voie d’élection. Tous les pouvoirs politiques et toutes les fonctions publiques ne sont qu’une délégation de sa suprême autorité. 
2 Les structures et l’autorité de l’Etat sont fondées sur le principe de la séparation des pouvoirs. 

 

On ne mentionnera jamais assez le fait que Genève est une démocratie. Une démocratie qui s'organise en fonction de plusieurs principes fondamentaux, dont la séparation des pouvoirs fait éminemment partie. Celle-ci n'est pourtant jamais totalement stricte, pour des raisons pratiques parfaitement compréhensibles: les budgets par exemple sont certes des actes administratifs (l'administration faisant partie du pouvoir exécutif), mais ce sont pourtant les parlements (pouvoir législatif) qui les votent.

 

La raison est légitime: le budget est non seulement l'acte politique qui dirige toute l'action de l'Etat, en raison de l'ampleur des fonds alloués à chaque politique publique, mais aussi l'acte financier qui décide ce que l'Etat pourra ou ne pourra pas faire de l'argent des contribuables, pendant un an. Le fait que le parlement (que ce soit au niveau cantonal ou communal) ait son mot à dire sur le budget donne à celui-ci une visibilité unique parmi les actes administratifs. Et c'est voulu: l'importance du budget dans l'organisation de l'Etat rend nécessaire le contrôle de son élaboration par l'ensemble des contribuables. En ce qui me concerne, je paye des impôts tant à la commune de Thônex qu'au canton de Genève, je m'estime donc légitimé à savoir ce qui est fait de cet argent.

 

Les enjeux d'un budget

 

Généralement, je n'ai pas à me plaindre de l'utilisation qui est faite de l'argent des impôts dans ma commune et mon canton, même si les budgets présentés ces dernières années ne sont pas soustraits à la critique (je pense notamment aux dépenses somptuaires et inutiles réalisées par l'exécutif thônésien en matière d'équipement des pompiers de la commune). Mais le peuple a voulu entre autres un système éducatif basé sur l'école publique obligatoire et gratuite, il a voulu des transports publics développés et à coûts réduits, il a voulu que les personnes handicapées puissent accéder à des bâtiments aujourd'hui difficiles d'accès pour elles, etc. Ces nombreux projets voulus par le Souverain ont un coût minimum non-négociable, qui justifie son financement par l'imposition. Le problème ne réside donc pas dans le simple fait de passer à la caisse.

 

Ensuite, quand un parlement vote un budget, il établit des priorités: il favorise tantôt la mobilité, tantôt la sécurité, tantôt la culture. Les communes genevoises ayant peu de pouvoirs, l'établissement du budget est généralement la prérogative n°1 de la majorité des Conseils Municipaux. Un sujet aussi grave commande donc un minimum de lucidité et de sagesse de la part des parlements. Mais ces qualités indispensables ont parfois tendance à disparaître lorsque nos élu-e-s sentent approcher les échéances électorales. La pollution du débat budgétaire par la malsaine adrénaline électoraliste est le véritable problème ici. Car sans lucidité dans les choix, ceux-ci sont mauvais.

 

Traditionnelles prises d'otage

 

Un budget préparé par la majorité politique n'est jamais censé plaire à la minorité. Cette dernière a donc parfaitement le droit de contester un budget et d'y apporter des propositions de modifications. Cela fait partie du débat démocratique: parce que toutes et tous ont été élu-e-s par le peuple, les membres des parlements ne peuvent voter un budget qu'après une discussion libre où chacun-e aura pu intervenir publiquement. Mais il ne faut jamais perdre de vue le fait qu'en acceptant de siéger dans un tel parlement, chaque élu-e accepte les règles du jeu, et est tenu-e de les respecter.

 

Le Conseil Municipal de la Ville de Genève a de nouveau fait parler de lui à ce sujet: sa commission des finances avait déjà suscité la colère d'une partie de la population l'an dernier lorsque les partis de droite avaient soutenu un certain nombre de coupes budgétaires (davantage motivées par des objectifs partisans que pour des perspectives purement budgétaires), qui ont finalement été refusées de justesse au vote final. Cette fois-ci, le budget 2015 concentrera à nouveau toute la tension politique de ce parlement réputé explosif (voir la vidéo) en une seule session, en témoigne le préavis négatif de la même commission à ce sujet mercredi dernier (lire l'article).

 

Jouer le jeu en démocratie

 

Les partis de droite (à l'exception du PDC, qui n'a pas pris position pour l'instant) s'opposent au budget 2015 tel que présenté par le Conseil Administratif de la Ville de Genève au Conseil Municipal. C'est leur droit le plus fondamental. Mais (car il y a toujours un mais) dans ce cas, il leur faut proposer une alternative, c'est la moindre des choses: en effet, quoi qu'il advienne, un budget devra être voté, donc se contenter de rejeter laconiquement toute proposition sans en avancer de nouvelles relève du chantage et de l'obstruction pure et dure. Le Grand Conseil avait dû consacrer trois sessions entières à l'élaboration du budget 2013, qui aurait dû être voté en décembre 2012, mais son adoption eut lieu avec cinq mois de retard. Faut-il s'attendre à une telle prise d'otage du financement des prestations destinées à la population?

 

Le PLR Adrien Genecand et le MCG Daniel Sormanni laissent présager un nouveau fiasco démocratique relativement au budget 2015 de la commune. Le premier affirmant que "les amendements en commission ne comptent pas vraiment", le second qu'ils vont "tenter de diminuer la voilure en plénière." Ont-ils oublié que la mission d'une commission (les deux élus précités sont membres de la commission des finances, qui prépare le budget) est de travailler sur les projets qui leur sont soumis? A l'évidence ils en sont bien conscients: ce qui les intéresse, ce n'est pas de jouer le jeu de la démocratie, mais de réserver les coups de gueule, les quolibets et les coups de force à la séance plénière, lorsqu'ils pourront se livrer à des joutes oratoires face aux caméras. On en est là: l'irrespect de la démocratie est poussé à l'extrême, quand on observe que des élu-e-s préfèrent draguer des caméras de télévision que d'agir pour l'intérêt de la population.

 

Un serment, ça se respecte!

 

C'est pourquoi j'en appelle à MM. Genecand et Sormanni, ainsi qu'à chacun-e de leurs collègues qui placent leur réélection en priorité devant leurs devoirs d'élu-e-s du peuple, de revenir à la raison. Le conflit ne doit pas être un objectif constant, car la politique n'est pas un jeu. En guise de conclusion, je vous invite, MM. Genecand et Sormanni, à relire le libellé des valeurs que vous avez juré (ou promis) de garder à l'esprit tout au long de votre mandat, lorsque vous avez prêté serment en 2011:


Règlement du Conseil Municipal de la Ville de Genève: art. 9 Serment

1 Les membres du Conseil municipal prêtent le serment suivant:

«Je jure ou je promets solennellement d’être fidèle à la République et canton de Genève; d’obéir à la Constitution et aux lois et de remplir consciencieusement les devoirs de ma charge; de garder le secret de fonction sur toutes les informations que la loi ne me permet pas de divulguer.»

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31/10/2014

Musulmans, criminalité et paranoïa.

Mercredi, l'institut Ipsos Mori a publié la dernière édition de son "Index de l'ignorance." L'objectif de cette étude était d'opposer certaines croyances générales aux faits, en lien avec un certain nombre de sujets "chauds" pour la plupart des 14 pays dans lesquels elle a été menée. Elle a permis de constater une disproportion manifeste entre l'idée que les gens ont d'une situation et la situation elle-même.

 

Sur sa page facebook, la RTS a relayé la nouvelle en mettant l'accent sur un paradoxe des plus flagrants issus de l'étude: alors que la France compte 8% de musulmans, les participant-e-s français-e-s au sondage de l'institut Ipsos Mori ont globalement estimé à 31% la proportion de résident-e-s de confession islamique dans leur pays. Soit une différence de 23% entre la croyance et la réalité.

Xenophobie.jpg

De nombreux facteurs peuvent expliquer cette disproportion, à l'image de la médiatisation importante dont a bénéficié (le mot est sciemment choisi) le terrorisme islamiste depuis le début du siècle. Les attentats menés au nom d'Allah ont reçu un tel écho, qu'ils ont placé la communauté musulmane (pourtant très majoritairement opposée aux violences commises au nom de leur religion, comme l'ont notamment relevé le Figaro et le Temps) dans une situation invivable, qui assimile la confession de ses membres à une preuve de leur supposée violence inhérente.

 

Dans ce contexte, on aura pu voir le site ultraconservateur lesobservateurs.ch tenter de prouver la connexité entre islam et criminalité en reprenant un article de l'association anti-musulmane française "riposte laïque", dont le titre est déjà une preuve de la stupidité de son auteure: "Prison de Champ-Dollon: 7% de détenus suisses, 53% de musulmans!" En effet, si la vocation scientifique autoproclamée de cet article se résume à une opposition d'amateurs entre une nationalité et une religion, on n'est pas sortis de l'auberge, car il faut confronter des données sur la base de critères identiques si l'on veut tirer des conclusions exactes.

 

Sans parler des petits détails qui trahissent l'ignorance crasse de la situation par l'auteure (à l'image de la mention d'une "votation [...] gagnée par l'UDC", alors qu'en Suisse c'est le peuple qui vote et non pas l'UDC), il y a des affirmations qui sont tout bonnement inacceptables. Les statistiques en lien avec la prison de Champ-Dollon portent sur le nombre total de détenu-e-s, sans distinction aucune entre les personnes qui purgent une peine et celles qui sont en attente d'un jugement. Des personnes seulement accusées d'un crime (par opposition à celles qui en ont été reconnues coupables) et détenant la nationalité suisse sont moins susceptibles de s'enfuir avant le jugement que les autres, il est donc logique que ces dernières soient plus nombreuses à être incarcérées en préventive. Partir du principe que les chiffres placent sur un même pied d'égalité Suisses et étrangers est une faute de raisonnement.

 

André Kuhn, Professeur de criminologie aux universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel, énumère de façon très claire les critères qui entrent en ligne de compte quand il s'agit d'expliquer la criminalité. Il y a tout d'abord le sexe, l'âge ensuite, puis le niveau socio-économique, enfin le niveau de formation. L'origine peut être pertinente quand il s'agit de ressortissants d'un lieu en guerre, ce qui a pour effet psychologique de les désinhiber par la confrontation à la violence, mais c'est exceptionnel.

 

"Si l'on compare le taux de criminalité des étrangers à celui des nationaux du même sexe, de la même classe d'âge, de la même catégorie socio-économique et du même niveau de formation, la différence entre les nationaux et les étrangers disparaît."

(André Kuhn, dans "comment s'explique la surreprésentation des étrangers dans la criminalité")

 

Et la religion dans tout ça? La criminalité ayant existé dans chaque lieu peuplé par l'être humain et à tout moment dans son histoire, il est ignorant et dangereux de faire croire aux gens que la criminalité est indépendante de la nature humaine. Chercher à convaincre que la religion a un rôle majeur dans la criminalité (mais étrangement, seulement en ce qui concerne les musulmans) déresponsabilise en effet les criminels de leurs actes et ignore la réalité sociologique de la criminalité.

 

Mais le mal est fait: l'islam est devenu un mot-clé qui fait tiquer, stimulant une paranoïa latente qui ne demande qu'à pouvoir se défouler sur des boucs-émissaires. Il est donc capital de la rejeter à chaque occasion qui se présente, afin de rétablir une nécessaire santé mentale dans les débats de société portant sur des questions sensibles. Non, la religion n'est pas une caractéristique qui invite à commettre des crimes. En revanche, la pauvreté et le manque de formation le sont. Luttons contre la criminalité, battons-nous pour l'éducation et la qualité de vie, battons-nous contre l'ignorance et l'exclusion sociale!

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (10) |  Imprimer |  Facebook |