12/02/2014

Droit de vote à 16 ans?

Mardi 11 février 2014, Romain de Sainte Marie (28 ans, Député, Président du PS Genevois) et Caroline Marti (24 ans, Benjamine du Grand Conseil, ancienne co-Présidente de la Jeunesse Socialiste Genevoise) ont présenté à la Tribune de Genève leur proposition d'octroyer les droits politiques (sauf l'éligibilité) à tous les jeunes âgés de 16 ans aux niveaux cantonal et communal (note: le droit de vote communal inclut les résidents étrangers, conformément à la votation populaire du 24 avril 2005).

 

Samedi 2 novembre 2013, la question avait fait l'objet du grand débat de la dernière Conférence des Parlements de Jeunes à Lausanne, en présence notamment de Fathi Derder, Conseiller National (Vaud, PLR), Mathias Reynard, benjamin des Chambres Fédérales (Valais, PS), et Jérémy Seydoux, plus jeune candidat au Grand Conseil genevois (Vert'libéraux). J'y avais posé la question suivante: pourquoi faudrait-il s'arrêter à 16 ans seulement? Pourquoi pas un droit de vote dès la naissance? En effet, qu'est-ce qui justifie le fait d'ôter la possibilité de voter à une personne en raison de son âge, sachant que l'irresponsabilité en matière de droit de vote ne fait évidemment pas l'objet d'un monopole des mineur-e-s? Cette question, intentionnellement provocatrice, pose cependant le point de départ de la problématique.

 

Le question de l'âge est en effet une pierre angulaire de l'octroi des droits politiques. De ce point de vue, s'il semble évident que ceux-ci doivent être garantis dès la majorité civile au moins, il n'y a pas a priori de seuil minimum fixe et immuable qui soit forcément plus juste qu'un autre. Dans le canton de Glaris par exemple, le droit de vote à 16 ans est en vigueur et ne fonctionne pas moins bien que le droit de vote à 18 ans dans le reste du pays. En revanche, il est clair qu'un droit de vote pour des enfants de moins de 12 ans en tout cas (c'est-à-dire avant le début de l'enseignement secondaire et par conséquent des premiers cours d'éducation citoyenne) serait un autogoal pour la démocratie: en effet, un enfant reste très influençable dans son plus jeune âge, et ses parents auraient ainsi un "droit de regard" de fait sur ses décisions politiques qui ne permettrait pas "l'expression libre de la volonté des électeurs" (article 25 du Pacte de l'ONU relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Suisse). 

 

Il existe donc une tranche d'âge assez floue (située grosso-modo entre 12 et 18 ans) au cours de laquelle il est généralement admis qu'une personne aura acquis la maturité lui permettant de prendre en main son passage à l'âge adulte. A mon avis, synchroniser l'âge minimum du droit de vote à celui de la majorité civile n'est pas une évidence qui s'impose en tous cas. Une des critiques souvent opposées au droit de vote à 16 ans, comme l'a notamment affirmé Brice Arduini (Conseiller municipal MCG, Vernier, et ancien Président de la Jeunesse MCG) sur Léman Bleu, est celle de la capacité des jeunes de cet âge à prendre des décisions d'ordre politique; force est de constater qu'être adulte n'implique pas le fait d'être mature politiquement: ça et là, je vois des personnes déclarer voter sans prendre au sérieux leur droit, c'est-à-dire sans lire les textes sur lesquels elles sont appelées à s'exprimer, ou ne se contentant que de la lecture de l'intitulé. Les divers comportements qui conduisent à la prise d'une décision irrationnelle ne sont pas liés à l'âge: de ce point de vue, je ne vois pas des jeunes de 16 ans se conduire de manière plus incapable que leurs aînés.

 

Un autre contre-argument, parmi ceux qui n'avaient pas déjà été opposés à l'octroi du droit de vote aux femmes (en 1960 à Genève puis en 1971 au niveau national, voire en 1990 pour Appenzell Rhodes-Intérieures), est celui de la responsabilité. Une des premières réactions à la proposition de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti fut celle d'Aristos Marcou, responsable de la communication chez les Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois, et qui reprit justement cet argument: "si la majorité est fixée à 18 ans, l'accession au droit de vote doit se faire au même âge." Il va de soi que l'éligibilité impose une responsabilité énorme, mais il en va différemment s'agissant des autres droits politiques (droit de vote, de lancer et de signer des initiatives et référendums), qui impliquent un engagement moindre et des connaissances bien moins étendues. D'ailleurs, dans la proposition de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti, le droit d'être élu n'est pas octroyé aux jeunes de 16 à 18 ans. En réalité, ce choix répond avant tout à des contraintes de niveau fédéral (comme la responsabilité pénale, qui est fixée à 18 ans), dont la modification ne se justifierait pas par la simple volonté d'un seul canton de faire élire ses jeunes. De plus, en ce qui concerne l'élection du Conseil d'Etat genevois, il faut avoir 27 ans pour être candidat.

 

Sachant donc que l'éligibilité ne fait pas partie du projet, je suis donc en faveur d'une extension des droits politiques cantonaux et communaux à partir de l'âge de 16 ans. Mais il faut garder à l'esprit que le droit de vote à l'âge de 16 ans en tant que tel n'est pas un but en soi: cette extension revêt un caractère épiphénoménal par rapport à la question principale qui sous-tend l'idée de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti. En effet, les droits politiques sont au coeur de ce qui fonde la démocratie, et celle-ci ne peut fonctionner durablement que si le corps électoral participe véritablement au processus. En Suisse, la participation électorale gravite habituellement autour des 50%, ce qui implique que les décisions faiblement majoritaires ne recueillent en réalité le soutien d'un-e seul-e citoyen-ne sur quatre. Sachant de plus que la participation électorale des jeunes s'élève à 30% en moyenne, on peut craindre une diminution progressive de l'utilisation du droit de vote en Suisse. Ainsi, il est important d'initier véritablement la jeunesse au fonctionnement de la démocratie, au rôle du citoyen et aux choix que celui-ci est amené à faire dans sa fonction de membre du corps électoral.

 

Il y a donc un sérieux besoin de renforcer l'éducation citoyenne, et surtout à Genève. L'idéal serait de permettre aux jeunes de suivre des cours d'initiation à la citoyenneté et à la politique à 16 ans, au moment où ils sont déjà amenés à prendre des décisions sur leur avenir professionnel ou universitaire. De ce fait, un droit de vote à 16 ans instauré simultanément permettrait à ces jeunes de mettre directement en pratique leurs connaissances nouvellement acquises du système et d'apprendre in concreto à former leur propre opinion. La motion proposée par Romain de Sainte Marie et Caroline Marti permettra d'apporter cette lacune qui existe actuellement en matière de droits politiques au niveau des autorités, car jusqu'ici, ce furent surtout les associations d'élèves (votations blanches dans les écoles) et des associations de jeunesse comme le PJG (débats participatifs, vulgarisation des informations politiques, etc.) qui se sont le plus investis dans le développement de l'éducation citoyenne, sans réellement avoir été écoutées.

 

La motion de Romain de Sainte Marie et Caroline Marti, qui représentent à eux seuls deux tiers des Députés de moins de 30 ans au Grand Conseil genevois, a encore un long chemin à parcourir. J'espère ardemment qu'elle conduira à un changement institutionnel incluant davantage la jeunesse dans cette société politique qui l'oublie trop souvent.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook |

28/01/2014

Révision de la loi sur les crèches: un projet mensonger

Historique:

17 mai 2013: une majorité PLR-MCG-UDC adopte une révision de la loi sur les crèches au Grand Conseil genevois, contre une minorité composée du PDC (opposé au projet de loi alors qu'il en est l'instigateur), du PS, des Verts et du Député pirate Didier Bonny. Le Conseil d'Etat était également opposé à cette révision, qui vient briser un compromis trouvé précédemment par le DIP entre les syndicats, le personnel et d'autres acteurs.

10 juillet 2013: un record de signatures (le quadruple du nécessaire) est récolté par un comité référendaire contre la révision de la loi sur les crèches, soutenu par un large front composé de tous les partis de gauche ainsi que du parti pirate, de nombreux syndicats et surtout de l'ensemble des professionnel-le-s du domaine de la petite enfance.

9 février 2014: dans moins de deux semaines, les électeurs-trices genevois-es voteront sur la révision de la loi sur les crèches, appuyée par le PLR, l'UDC, le MCG, le PBD, le PDC (qui retourne sa veste), la FER et la CCIG (deux organisations purement économiques dont la préoccupation pour des thématiques sociétales comme les crèches apparaît ici brusquement, pour la première fois de leur existence, quand bien même elles ne donnent aucun mot d'ordre concernant l'initiative sur le droit à l'avortement). Face à ces quelques soutiens, un total de douze partis, quatre syndicats et six organisations de professionnel-le-s du domaine de la petite enfance militent activement pour le non.

 

Contexte:

A l'image de la crise du logement, les crèches sont trop rares à Genève par rapport à la demande. Ainsi, il manque de nombreuses places de crèche pour que les familles souhaitant y placer leurs enfants puissent le faire (mais il est impossible de chiffrer précisément le nombre de places manquantes). De plus, selon les professionnel-le-s du domaine de la petite enfance, les crèches sont actuellement pleines à craquer.

Les institutions d'accueil sont notamment réglementées par la loi sur les structures d'accueil de la petite enfance (LSAPE), dite "loi sur les crèches", dont la dernière modification sera donc soumise au vote populaire, suite au référendum qui a abouti en juillet.

Dans une crèche, chaque enfant a droit à une surface minimale de 3 mètres carrés (cette exigence n'a pas été modifiée par le Grand Conseil). On attribue un certain nombre d'enfants à un-e éducateur-trice, nombre qui est déterminé en fonction de la catégorie d'âge de ces enfants.

 

Le projet de loi:

La réforme de la loi sur les crèches introduit plusieurs changements:

Conditions d'encadrement:

  • Enfants de 2-3 ans: avec actuellement 1 adulte pour 8 enfants, cette réforme demande 1 adulte pour 10 enfants.
  • Enfants de 3 ans ou plus: avec actuellement 1 adulte pour 10 enfants, cette réforme demande 1 adulte pour 13 enfants.
  • Rappel: les enfants de moins de 12 mois restent à 1 adulte pour 4 enfants, et les enfants ayant entre 12 et 24 mois restent à 1 adulte pour 5 enfants. Ils ne sont pas concernés par la réforme.
Autres modifications:
  • Répartition du personnel éducatif: elle est désormais fixée à 50% de personnel diplômé, 30% de personnel titulaire d'un certificat fédéral de capacité (CFC) et 20% de personnel auxiliaire.
  • Accueil des enfants à besoins spéciaux: il est possible de déroger aux nouvelles conditions d'encadrement si la situation des enfants à besoins spéciaux l'exige.

Note: ce sont surtout les modifications relatives aux conditions d'encadrement qui font débat, et qui sont directement dans le collimateur du comité référendaire; en effet, celui-ci critique ces modifications impliquant qu'un enfant, en un an à partir du jour de ses 2 ans, passe d'un stade où son éducateur-trice gère un groupe de 5 enfants à un autre où son éducateur-trice gère un groupe de 13 enfants, soit une augmentation de 160% en un an.

 

L'élaboration de la révision:

La réforme de la loi sur les crèches a un but purement économique. L'idée de base est de diminuer les coûts liés à l'entretien d'une structure d'accueil de la petite enfance afin de soulager les communes de ce poids financier (la construction de crèches se décide effectivement au niveau communal) et de les encourager à construire davantage de crèches. Mais les moyens choisis ont un effet direct sur d'autres aspects non moins négligeables, comme la qualité de l'encadrement et de l'accueil des enfants.

Il y a deux principaux problèmes quant au raisonnement qui a conduit à l'élaboration de ce projet de loi. Tout d'abord, ses rédacteurs partent du principe qu'il manque 2'000 à 3'000 places de crèche (des estimations qui ne peuvent pas être vérifiées), et que la capacité des établissements n'est pas toujours atteinte de manière optimale (sans apporter de preuves chiffrées à ces affirmations). Mais surtout, ce n'est pas le fait d'augmenter le nombre d'enfants par adulte qui va libérer des places de crèche, car chaque enfant a droit en vertu de la loi à une surface minimale de 3 mètres carrés. Si les crèches sont actuellement remplies au maximum, comme l'affirment les professionnel-le-s de la petite enfance, le seul moyen de créer de nouvelles places de crèche sans construire de nouveaux établissements serait de prendre les armoires et les pupitres et de les jeter dans la rue, ou de repousser les murs de la salle. Ce raisonnement est absurde, et l'argument selon lequel il permettrait la libération de plus de 300 nouvelles places est pareillement absurde, du moins très hypothétique, mais certainement mensonger.

Le second problème est la conviction qu'ont les auteurs de la révision en ce sens que le but (financier) visé justifie forcément tout ce qui est entrepris à cette fin, mais ils ne présentent aucun élément scientifique pour appuyer cette conviction aveugle et obstinée. Celle-ci est probablement due au contexte politique de l'adoption de la réforme de la loi sur les crèches: en effet, le 17 mai dernier, les esprits de la majorité des Député-e-s étaient tournés vers les élections cantonales, qui ont provoqué passablement de bras de fer politiques, davantage axés sur des rapports de force que sur la réalité des problématiques traitées par le parlement. Cherchant le conflit, la droite a ainsi diminué les normes d'encadrement comme on joue au poker, les effets collatéraux de cette révision lui semblant largement supportables; en effet, celle-ci lui permettrait toujours d'atteindre l'objectif final, qui est d'alléger le poids financier qui pèse sur les communes.

Mais cet objectif ne saurait réellement être atteint par la révision proposée. En effet, des économies pourront certes être faites relativement aux licenciements que le personnel des crèches devra subir, mais elles sont maigres par rapport à ce qui nous est vendu, et elles provoqueront des coûts ailleurs, notamment si les éducateurs licenciés deviennent des chômeurs.

 

Conséquences:

Cette révision devrait péjorer la situation actuelle tant pour les éducateurs que pour les enfants. En effet, les premiers étant maintenant légalement catégorisés en fonction de leur formation, ceux qui dépassent du cadre nouvellement défini, ou qui sont de trop par rapport aux nouvelles normes du taux d'encadrement, ont de fortes chances de se faire licencier. De plus, l'augmentation des taux d'encadrement rend leur charge plus difficile (s'occuper de 10 enfants de 3 ans est une tâche déjà peu aisée, je souhaite donc bonne chance pour celles et ceux qui pourraient maintenant s'occuper de 13 enfants de 3 ans), sans garantie que leur salaire augmentera face à la détérioration de leurs conditions de travail, favorisant ainsi une situation de sous-enchère salariale.

En ce qui concerne les enfants eux-mêmes, il se pose une question fondamentale, qui touche au rôle même des crèches. En effet, le développement harmonieux des enfants est une nécessité sociétale majeure, qui ne peut se faire si au stade de la crèche, ceux-ci ne sont pas correctement encadrés par les personnes qui sont justement chargés d'assurer ce bon développement. Plus un-e éducateur-trice a d'enfants à sa charge, moins ceux-ci reçoivent l'attention qui leur est nécessaire. Cette lacune ayant un impact certain et prouvé sur le développement d'un enfant, on peut se demander si les auteurs de la révision sur laquelle les Genevois-es se prononceront le 9 février ont pris en compte un quelconque facteur médical, psychologique. La lecture et l'écoute de leurs arguments démontre clairement le contraire; la réforme se voulant économique, le reste serait-il un simple mal nécessaire à leurs yeux?

 

Conclusion:

La particularité de la campagne contre ce projet de loi absurde est qu'elle nous permet d'assister à la mobilisation unanime de tout un milieu professionnel qui est - a priori - peu politisé. Ce qui meut les éducateurs-trices de la petite enfance depuis des mois, c'est une motivation sincère, déconnectée des rapports de force politiques qui empoisonnent la prise en compte des problèmes sociétaux les plus sensibles. C'est une campagne forte que ces hommes et ces femmes mènent, contre un projet mensonger venant d'une droite qui avance des arguments infondés, et pour laquelle l'argent a une valeur supérieure à celle du développement harmonieux de nos enfants. Jusqu'à preuve du contraire, seule la construction de nouvelles crèches permet la création de nouvelles places de crèche, et on attend de ce point de vue un effort substantiel de la part de la droite, majoritaire dans la quasi-totalité des communes comme au canton.

Maintenant, la balle est dans le camp des Genevois-es, que j'invite sans aucune réserve à voter NON à cette révision absurde, dangereuse et mensongère.

Écrit par Diego Esteban dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook |

30/12/2013

La stigmatisation des politiciens?

A lire ce qui est écrit ça et là, dans les journaux ou sur internet, on pourrait penser que - comme il y a maintenant fort longtemps - les "gouvernants" et les "gouvernés" sont deux catégories de personnes strictement distinctes l'une de l'autre. Or, la démocratie a justement pour vocation de tempérer la délimitation autrefois imperméable entre ceux qui détiennent le pouvoir, et ceux qui n'en ont aucun: par conséquent, aujourd'hui en Suisse, chacun-e a le droit de faire valoir sa voix, chacun-e partage le pouvoir étatique avec ses concitoyen-ne-s et chacun-e peut même être élu-e par le peuple sans condition préalable (ou plutôt, sans condition préalable insoutenable).

 

De ce fait, on voit que le principe du politicien-citoyen, ou politicien de milice, est pleinement réalisé: le gouffre que l'on constate entre les élites et la population dans des pays comme la France est inexistant de ce côté de la frontière. J'aime prendre comme exemples Stéphane Florey, chauffeur aux TPG et élu au Grand Conseil, Anne Emery-Torracinta, institutrice et Conseillère d'Etat, ou encore Caroline Marti, étudiante devenue benjamine du Grand Conseil genevois, pour illustrer la réalité du rapport entre élus et population, loin des assemblées parlementaires ou organes gouvernementaux apparemment réservés aux avocats et aux chefs d'entreprise, dans le pire des cas à des politicien-ne-s professionnel-le-s, avares du pouvoir.

 

Par ces écrits, je réagis notamment à cette citation de Frédéric Bastiat, aperçue il y a quelques jours sur le compte facebook du jeune libéral-radical genevois Laurent Naville:

"Partira-t-on toujours de cette fatale hypothèse, que tous les gouvernants sont des tuteurs et tous les gouvernés des pupilles ?"

Pour de très nombreuses personnes, cette phrase est d'une actualité irréfutable en Suisse, quand bien même son auteur (français) naquit en 1801, il y a plus de deux siècles. Pourtant, il n'en est rien: les "gouvernants", en Suisse, font partie du peuple, ils sont simplement des citoyens auxquels une fonction supplémentaire a été conférée démocratiquement. Ils sont comme nous!

 

Une autre richesse que nous offre la politique suisse est l'accessibilité des autorités. L'expérience nous montre quotidiennement que l'erreur est humaine, et que nous ne sommes pas toujours en mesure de réparer celles que l'on commet soi-même. Ainsi, les "gouvernants" étant des êtres humains comme vous et moi, ils commettent des erreurs face aux conséquences desquelles ils peuvent parfois être impuissants, et notre système politique nous permet aisément de contacter ces "gouvernants" pour leur reprocher ces erreurs. Il n'est donc pas question de "tuteurs" ou de "pupilles", mais bien d'échanges entre êtres humains égaux.

 

Cette accessibilité des autorités que l'on trouve en Suisse est extraordinaire. Aller au contact des élu-e-s du peuple est en effet une tâche aisée: l'accès à leurs séances et à leur contenu est ouvert, les possibilités de contact sont étendues, d'autant plus si l'on côtoie ces élu-e-s au quotidien (en effet, dès lors que les fonctions parlementaires et - dans certains cas - gouvernementales sont fréquemment combinées avec l'exercice d'un emploi extérieur à ces fonctions, on se retrouve parfois avec un-e élu-e parmi nos collègues de travail). Pourtant, cette possibilité de contacter les élu-e-s est rarement utilisée par les personnes qui se plaisent à critiquer leurs représentant-e-s, ce qui est pour le moins étrange: quand on veut demander des comptes à une personne, ne les lui demande-t-on pas directement?

 

Je prends l'exemple d'un conflit qui oppose actuellement le député PDC Vincent Maitre au chroniqueur Pascal Décaillet, celui-ci accusant le premier de se moquer du mandat que lui ont conféré les Genevois-es. En effet, Vincent Maitre n'a pas encore siégé au Grand Conseil depuis sa réélection le 6 octobre dernier, il n'a donc même pas pu prêter serment pour inaugurer formellement son nouveau mandat. En substance, Pascal Décaillet l'accuse d'avoir probablement été élu rien que pour la gloire de la fonction, sans montrer de vocation à participer à la résolution des problèmes qui frappent aujourd'hui le canton. Cependant, face à ces accusations relativement graves, Vincent Maitre a réagi en expliquant, par le biais d'une lettre ouverte, que son absence était due à des problèmes de santé (qui sont parfois à ce point graves qu'en parler à sa famille est déjà une épreuve, donc en parler aux médias...) qui l'empêchent de siéger, et qu'il aurait été plus simple, logique, et moins désagréable que Pascal Décaillet lui demande directement les raisons de son absence prolongée.

 

Si la "posture citoyenne" que Pascal Décaillet affirme garder en est réellement une, elle nous révèle un sérieux problème de fond: en effet, il ne vient donc même plus à l'esprit des journalistes les plus aguerris de demander des comptes directement aux politiciens concernés, puisque les rumeurs ou le doute leur suffit pour formuler des hypothèses accusatrices. Ce problème a de surcroît une portée plus large: les menaces de mort constituaient le quotidien des candidat-e-s au Conseil d'Etat durant la campagne, comme me l'ont révélé plusieurs d'entre eux. Ces menaces anonymes montraient justement qu'il n'est jamais venu à l'esprit de leurs auteurs qu'ils pouvaient directement et facilement demander des comptes à leurs victimes, au lieu de passer par des procédés qui peuvent leur faire valoir une plainte pénale ayant de grandes chances d'aboutir.

 

Face à cette histoire entre MM Pascal Décaillet et Vincent Maitre, j'ai le désagréable sentiment que les politiciens font l'objet d'une guérilla auto-proclamée "citoyenne" dirigée à leur encontre: aux yeux de la population, les politiciens forment une "caste" homogène, et dont les pires éléments sont représentatifs de tous les autres. Mais c'est faux: penser que tous les politiciens ressemblent aux plus irrespectueux, insultants, ou indignes des élu-e-s revient à stigmatiser des personnes sur l'unique base de leur fonction étatique, et cela sans fondement justifiable.

 

Les politiciens ne sont pas tous pourris, loin de là. Le procès intenté contre Vincent Maitre est sans aucun doute disproportionné, sans tenir compte du fait qu'il émane d'un auteur n'ayant jamais mis en cause l'élu MCG Thierry Cerutti, absent pendant plusieurs mois du Conseil municipal de Vernier sans justification valable (alors qu'il siège sans problème au Grand Conseil en même temps). Cependant, le sentiment anti-politiciens ambiant, hérité des plus bruyantes cacoglottes de la politique francophone, de Marine le Pen à Eric Stauffer, est hélas largement adopté.

 

Cette tendance mérite une réaction qui valorise le travail mené par l'extrême majorité des élu-e-s (ainsi que des politicien-ne-s non-élu-e-s, ne les oublions pas), si peu reconnus pour leurs qualités et leurs actions pourtant louables, faute de quoi l'aboutissement serait une stigmatisation aveugle des politiciens. Et pourquoi donc? Ben... simplement parce que ce sont des politiciens!

Écrit par Diego Esteban dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook |

04/12/2013

Vive le mariage pour tous!

L'air du temps porte en lui le bruit d'une époque nouvelle: le monde a changé. Ou plutôt, il est retourné à une époque où une certaine forme de discrimination était absente des esprits. Suite aux révolutions sociales de 1968, nous avons commencé à nous émanciper face à nos dogmes, comme le culte de l'hétérosexualité, qui est apparu en Europe occidentale avec l'affirmation du pouvoir de l'Eglise sur les terres du Vieux Continent.

 

Ces dogmes, il est grand temps de les abandonner. En effet, il faut bien le dire, surtout face aux mensonges qui circulent encore aujourd'hui, l'homosexualité (et toutes les autres formes de sexualité - ce terme est ici parfaitement épicène) est un phénomène parfaitement naturel, à ce point que chez les Romains, il n'y avait aucun mot distinguant les relations entre hommes ou femmes de celles unissant un homme à une femme.

 

L'orientation sexuelle ne se choisit pas: il est donc parfaitement insensé de discriminer certaines personnes par rapport à d'autres en fonction de choses avec lesquelles elles sont nées, à l'instar du sexe, de l'âge, de la religion, de l'origine etc. Et pourtant, le mariage, l'adoption, la succession (on peut aussi mentionner le don de sang) et encore plusieurs choses sont refusées à nombre de personnes pour ce motif. Cette absurdité se ressent par le biais des statistiques du suicide, qui sont abondamment garnies par des personnes se sentant exclues uniquement car le sexe des personnes qu'elles aiment est identique au leur.

 

Face à cette situation franchement alarmante et tout bonnement ahurissante, sachant que l'égalité est - avec la liberté - la première des valeurs républicaines de la Suisse, la seule "solution" qui a été trouvée est le partenariat enregistré, l'équivalent suisse du PACS français. En gros, il s'agit d'accorder aux couples de même sexe l'accès à une union civile au rabais, grâce à laquelle ils ne seront jamais appelés "mariés" (ce qui fait perdurer la discrimination), bien que le mariage soit devenu depuis 1874 une union civile et non plus religieuse.

 

De plus, cette pseudo-solution fait que les enfants de l'un des partenaires enregistrés ne sont pas reconnus comme les enfants du couple; bref, si le père meurt, l'enfant ne peut pas être attribué au beau-père, même s'il aura noué avec lui des liens plus forts qu'avec n'importe quelle autre personne, et qui seuls lui permettront d'être accompagné dans le deuil de son père. Heureusement, le parlement fédéral tente de résoudre cette situation (le Conseil des Etats a déjà accepté le projet, ne manque plus que le Conseil National), même si les Jeunes UDC - Xavier Schwitzguébel en tête - sont prêts à lancer un référendum.

 

Alors que les mentalités évoluent vers une vision plus humaine (à savoir l'égalité des droits en fonction de l'orientation sexuelle), une opposition férocement homophobe, consciemment ou non, persiste. Il y a notamment une initiative du PDC qui veut mettre dans la Constitution la phrase suivante: "le mariage est l'union durable et réglementée par la loi d'un homme et d'une femme." Cela veut dire que le peuple suisse votera prochainement (d'ici l'été 2015 sans doute) pour ou contre l'interdiction du mariage homosexuel. Je peux déjà vous inviter à la rejeter.

 

En revanche - et c'est la raison de cet article - je peux déjà me réjouir des débats qui entoureront la proposition des Vert'libéraux d'instaurer le mariage pour tous. Il est navrant de devoir attendre jusqu'en 2013 pour que quelqu'un lance concrètement une idée qui devrait pourtant aller de soi, mais maintenant que c'est fait, autant aller jusqu'au bout pour que l'orientation sexuelle ne soit plus un motif d'exclusion. Halte à l'homophobie, vive le mariage pour tous!

 

P.S. je n'accepte pas les commentaires injurieux, et je suis encore plus exigeant avec les commentateurs anonymes.

Écrit par Diego Esteban dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (4) |  Imprimer |  Facebook |

27/11/2013

Le retour triomphant de la peste brune

Lorsque l'on pense au racisme, l'on se pose souvent la question de savoir à partir de quel seuil l'intolérable peut être atteint. Il est clair pour à peu près tout le monde que l'antisémitisme, exprimé de manière à rappeler le génocide commis contre les juifs par Adolf Hitler et son régime en Allemagne nazie lors de l'entre-deux-guerres et de la seconde guerre mondiale, franchit ce seuil critique. L'holocauste demeure encore et toujours l'exemple par excellence des pires horreurs dont l'être humain puisse être capable. Mais il ne s'agit malheureusement pas d'une évidence pour tout le monde, plus particulièrement pour des personnes qui croient que la liberté d'expression est sans limites, quand bien même elles formulent des appels au génocide ou en font l'apologie, en raison d'un refus de reconnaître à certains groupes d'êtres humains la dignité qui leur est due, selon tous les principes élémentaires des droits fondamentaux démocratiques.

 

Ce refus de reconnaître à des personnes leur appartenance à l'espèce humaine en raison d'une caractéristique qui est indissociable de leur personne (sexe, âge, apparence, langue, religion, origine, orientation sexuelle, santé, opinions politiques...) est justement ce que l'on appelle le racisme. Si j'ai un jour décidé de m'engager en politique, de rejoindre un parti, de participer à des actions, à plusieurs associations, de mener des campagnes, de débattre, de défendre des idées, c'est justement car je voyais que notre environnent politique et social avait perdu de vue les horreurs du XXe siècle, puisqu'il les laissait - par laxisme - revenir à nouveau s'installer dans les esprits comme des éventualités tolérables, voire souhaitables.

 

L'extrême-droite est actuellement la faction du spectre politique d'où vient systématiquement l'incitation à la désinhibition raciste. En effet, on assiste à une certaine libération de la parole raciste, due au manque de réactivité de la société dite humaniste: même à Genève, capitale des droits de l'Homme, on parle encore de "dérapages" face à des propos pourtant intentionnellement et ouvertement haineux. Ce retour dans les bas-fonds de l'Histoire ne suscite pour l'instant qu'une faible opposition, quand bien même nous nous en approchons à grands pas; alors que le racisme est à combattre fermement, au nom des valeurs humanistes et démocratiques qui animent nos contrées, les phobies agressives parviennent aujourd'hui jusqu'au sein des autorités politiques de notre société. Et hier soir, Denis Menoud (Conseiller municipal MCG en ville de Genève) m'a donné la preuve que l'infection dont souffrent nos institutions a atteint son paroxysme, lorsqu'il écrivit sur facebook:

 

 

62347_528187297270994_142145332_n.jpg

"l'essentiel, c'est qu'Israël soit sur la voie de la carbonisation."

(Denis Menoud, Conseiller municipal MCG)

 

C'est en lisant ce genre d'horreurs - qui se passent d'explications - que je me souviens pourquoi je me suis lancé dans la défense de valeurs désormais très sérieusement mises en danger, telles que le respect de l'autre et le rejet du racisme. Il faut dire que Denis Menoud n'en est pas à son coup d'essai: en mai, il avait déjà comparé les homosexuels à des pédophiles, et plus récemment accusé des élu-e-s naturalisé-e-s d'être des "traîtres à la patrie", en les invitant à rendre leur passeport.

 

Pourtant, il serait bien naïf de croire que Denis Menoud est un précurseur en la matière à Genève: il y a Henry Rappaz (Député MCG), qui compara il y a quelque jours Christiane Taubira (ministre française d'origine guyanaise) à un singe (cliquez ici), faisant ainsi écho à la même comparaison réalisée en France par la candidate du Front National Anne-Sophie Leclere, Eric Bertinat (Conseiller municipal UDC), qui appela il y a plusieurs mois à l'interdiction pure et simple de l'islam, Julien Fonjallaz (candidat UDC au Grand Conseil), un révisionniste antisémite de réputation (comme révélé dans cet article), ou encore Jérémy Gardiol (lui aussi candidat UDC), pour lequel "l'homosexualité est une maladie." Je remarque - au passage - que les polémiques provoquées par ces personnes, comme les propos d'hier soir, sont le plus souvent nées sur le réseau social Facebook.

 

Et justement, suite aux déclarations honteuses de Denis Menoud, les réactions sur facebook furent nombreuses. Des propos aussi explicitement antisémites et contraires à tout ce que nous dictent les valeurs des droits de l'homme ne peuvent absolument pas passer inaperçus et impunis. Dans ce cas, pourquoi des réseaux comme Genève Antifa sont-ils aux abonnés absents? A l'heure où les nombreuses déclarations vomitives de l'extrême-droite tendent inexorablement vers une banalisation du racisme, ceux qui se déclarent être en première ligne pour contrer ce retour - en l'état insuffisamment contesté - de la peste brune sont aux abonnés absents! De plus, pourquoi les médias restent-ils muets sur cette affaire? 

 

Il revient donc à chacune et chacun d'entre nous de faire entendre notre voix contre cette normalisation inadmissible. Pour l'instant, ni les médias ni le MCG n'ont donné des signes de protestation: si le MCG - par le biais de son président Roger Golay - ne sanctionne pas aujourd'hui par une expulsion du parti Denis Menoud pour ses propos, c'est un signe évident qu'il les cautionne - du moins partiellement. Et dans ce cas, ce parti aura révélé la totale incohérence de son slogan "ni à gauche, ni à droite."

 

Mais en attendant, il s'agit de répondre fermement aux propos immondes proférés hier soir. Vous pouvez également participer à l'appel aux sanctions contre l'indigne Conseiller municipal Denis Menoud, en exprimant votre indignation aux adresses des responsables politiques figurant ci-dessous, et en leur appelant à prendre des mesures.

 

Le Bureau du Conseil Municipal de la ville de Genève:

  • Pascal Rubeli (président): pascal.rubeli@cm.ville-ge.ch
  • Olivier Baud (vice-président): olivier.baud@cm.ville-ge.ch
  • Carlos Medeiros (vice-président; président du MCG communal): carlos.medeiros@cm.ville-ge.ch
  • Rémy Burri: remy.burri@cm.ville-ge.ch
  • Martine Sumi: martine.sumi@cm.ville-ge.ch
  • Lionel Ricou: lionelricou@hotmail.com
  • Julide Turgut Bandelier: julide.turgut@cm.ville-ge.ch

 

Le Conseil administratif de la ville de Genève:

  • Sandrine Salerno (maire): sandrine.salerno@ville-ge.ch
  • Guillaume Barazzone: guillaume.barazzone@ville-ge.ch
  • Sami Kanaan: sami.kanaan@ville-ge.ch
  • Esther Alder: esther.alder@ville-ge.ch
  • Rémy Pagani: remy.pagani@ville-ge.ch

 

Le Président cantonal du Mouvement Citoyen Genevois:

  • Roger Golay: roger.golay@gc.ge.ch

 

Le MCG a annoncé jeudi soir qu'il avait réclamé la démission de son Conseiller municipal Denis Menoud avant vendredi midi, faute de quoi son expulsion serait prononcée.

Je suis déçu qu'il a fallu attendre des déclarations antisémites pour que des mesures soient enfin prises, mais - malgré le fait qu'il siégera toujours au Conseil municipal de la ville de Genève - il est encourageant de savoir que la vie politique locale sera débarrassée d'un de ses plus sinistres éléments.

Écrit par Diego Esteban dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (28) |  Imprimer |  Facebook |