16/02/2016

Caserne des Vernets: pas si vite!

Doit-on avoir du logement à tout prix? C'est la question fondamentale que je me suis posée au moment de faire mon choix sur le huitième objet cantonal des votations du 28 février. La question du coût a toujours été un élément majeur de l'élaboration de projets de logement, et nombre de ceux-ci ont été rejetés sur cette base. Les finances cantonales et communales ne sont effectivement pas encourageantes, et l'inquiétude ambiante se cristallise dès que l'on parle de logement: les psychodrames tels que ceux qu'ont connus Bernex ou encore Veyrier restent encore bien présents dans les mémoires.

 

La question ici posée par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) est différente. Le GSsA ne s'oppose pas au déménagement voulu par la Grande Muette (qui ne souhaite plus maintenir une caserne au plein milieu d'un centre urbain), et ne s'oppose pas non plus à la réalisation du PAV (plus grand projet de logement du canton), contrairement à ce que la campagne-procès d'intention du Conseiller d'Etat Pierre Maudet et de l'ensemble de la droite cantonale laisserait supposer. Le GSsA ne s'oppose pas au paquet de financements destinés à l'armée votés récemment par le Grand Conseil dans son ensemble, car seul celui qui figure dans votre bulletin de vote suscite une certaine opposition: les 21 millions en grande partie destinés au "défraiement" du déménagement de la caserne des Vernets vers Meyrin-Mategnin.

 

Premièrement, l'armée n'a pas à se comporter comme une entreprise privée qui invoquerait comme n'importe quel particulier le droit fondamental de la garantie de la propriété: elle est un service de l'administration fédérale, et doit ainsi répondre à l'intérêt public. Ce qui implique que, dans un canton en pénurie séculaire comme Genève, la construction de logements doit automatiquement prendre le dessus vis-à-vis d'un droit de superficie, tel que celui que détient l'armée sur le site des Vernets. Il est absurde de caresser ainsi un service étatique dans le sens du poil, alors qu'il est censé répondre à l'intérêt public, qu'il soit grassement défrayé ou non. Les éventuelles compensations financières destinées à l'armée ne doivent pas être une condition de son départ: l'armée doit quitter le centre-ville, point final. Les éventuelles contestations financières doivent intervenir a posteriori uniquement, et, contrairement à ce qui a été voté par le Grand Conseil, elles devront être rediscutées pour tenir compte du fait que l'armée nous rend un terrain particulièrement pollué, pour en faire reposer l'ensemble des coûts d'assainissement sur le dos du contribuable, bien entendu.
 
 
Deuxièmement, la Confédération doit faire preuve d'un minimum de cohérence: elle a bloqué jusqu'à nouvel ordre toute demande de déclassement de terrain sur sol genevois, au motif (légitime) que le canton sous-utilise ses terrains constructibles. Il devrait en découler un corollaire, celui pour la Confédération de ne pas freiner les efforts d'utilisation de ces terrains constructibles par des contraintes financières exagérées, comme cette somme de 21 millions! Ces 21 millions sont d'ailleurs inexigibles par l'armée: pour le démontrer, le GSsA invoque à juste titre l'exemple d'une situation similaire au Tessin, où un tel "défraiement" était hors de question. L'armée a donc assumé seule les coûts d'un déplacement de caserne dans le cadre de ses capacités budgétaires (grosso-modo 4 milliards de francs). Demander plus de 20 millions pour un acte effectué gratuitement ailleurs est ce qu'on appelle en langage juridique "un vrai foutage de gueule".
 
 
Troisièmement, les finances publiques souffriront une nouvelle fois d'une dépense somptuaire évitable. Alors que la droite majoritaire prétend couper pragmatiquement toute dépense injustifiée, au moyen de restrictions disproportionnées, et pour des motifs souvent dénuées de base factuelle, imposées aux domaines du personnel de l'Etat, des prestations sociales ou des investissements, elle refuse à la fois de retirer à l'Etat les compétences qu'elle juge trop coûteuses, de même qu'elle refuse simplement d'envisager toute nouvelle recette pour les caisses de l'Etat (même les plus supportables). Cette vision austéritaire des finances publiques est si rigide, que l'acceptation par la droite de cette somme de 21 millions est incompréhensible, sauf en se rappelant que l'armée est une "chasse gardée" de la droite, et que lui faire des largesses au niveau budgétaire aboutit de son côté à un probable retour sur investissement en termes de gain d'électeurs.
 
 
Pour conclure, je rappelle que l'armée est tenue de partir: si elle retarde la construction de logements en annulant son déménagement, pour la simple et mauvaise raison qu'elle n'a pas reçu de compensation financière de la part du canton de Genève, il faudra la pousser au départ, en vertu du besoin prépondérant de construire des logements, qui dépasse nettement son intérêt à garder son droit de superficie. Ensuite, le fait que l'armée fasse partie de l'appareil étatique la rend sujette à des directives venant du Conseil fédéral. C'est au Conseil d'Etat d'expliquer à ce dernier non seulement que les infrastructures de l'armée relèvent du budget de la Confédération et non des cantons, mais également que l'utilisation optimale des terrains constructibles ne peut souffrir un obstructionnisme injustifiable de l'armée. Refuser ce projet en votation signifie que le déménagement de l'armée n'est pas contesté, mais encouragé. C'est son coût pour le canton qui devra être revu à la baisse par le Conseil d'Etat. Si l'armée empêche la réalisation du PAV en restant, des mesures de rétorsion à son encontre devront être décidées. Quant aux questions financières, elles devront être renégociées par le Conseil d'Etat devant le Conseil fédéral, de façon plus favorable aux finances et aux contribuables du canton de Genève.
 
 
Pour toutes ces raisons, je vous invite à voter NON au crédit d'investissements relatif au déménagement de la caserne des Vernets à Meyrin-Mategnin.

Écrit par Diego Esteban dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (9) |  Imprimer |  Facebook |

30/11/2015

Budget 2016: le cas des profs de musique

Chaque année, c'est plus ou moins la même chose. Le Conseil d'Etat propose au Grand Conseil un budget relativement équilibré, en privilégiant un tant soit peu le statu quo par rapport à l'année précédente. Un budget non-déficitaire mais ne glissant pas trop sur le terrain de l'austérité: voilà la "formule magique" habituelle du gouvernement genevois, qui souhaite s'assurer que son image soit celle d'un collège attentif aux souhaits de chacun des camps, dans l'intérêt de la population (ce qui est toujours bon à gagner en vue des élections en 2018).

 

La dette ne baissant pas drastiquement, le PLR peut s'adonner à nouveau à son jeu favori: les coupes budgétaires. Il peut ainsi taper à loisir sur l'Etat et les fonctionnaires et continuer à maintenir l'augmentation des recettes fiscales du canton au rang de tabou.

En face, une gauche souvent unie sur la question, tentant de résister au rouleau-compresseur de l'austérité voulue par le PLR: qualité de vie contre niveau de vie. La gauche souhaite que l'Etat-employeur soit exemplaire, ce qui passe par un refus de tout licenciement ou des baisse de salaire motivés uniquement par le contexte financier, et représente le seul bord politique ouvert à de nouvelles recettes fiscales. Le PS a d'ailleurs lancé un référendum contre la nouvelle version du contre-projet refusé lors de la votation cantonale de novembre 2014 (qui sert à calculer la contribution fiscale des bénéficiaires de forfaits) en raison du fait que le système proposé par la droite est le plus défavorable au canton: en effet, si le projet s'alignait sur la moyenne nationale, le canton pourrait obtenir 80 millions de plus.

Il faut également mentionner le MCG, dont l'objectif est de rappeler aux autres partis qu'il ne peut y avoir de majorité sans lui, et qui est prêt à tous les retournements de veste afin d'attirer à lui pendant encore un moment l'attention des autres. Enfin, l'UDC, qui se situe entre le MCG et le PLR, ainsi le PDC, qui oscille entre le PLR et la gauche suivant les objets. Voilà donc les dynamiques avec lesquelles le Conseil d'Etat doit composer dans l'élaboration du budget.

 

Le cas de la CEGM

Les importantes grèves de cette fin d'année témoignent de l'ampleur des conséquences envisageables des nouvelles coupes voulues à droite. Le Conseil d'Etat a tenu à assurer ses salariés du fait qu'aucun licenciement et aucune baisse de salaire n'auraient lieu. Le problème de cette promesse est que l'exécutif cantonal ne peut pas la tenir, lorsque des députés obtiennent des majorités sur des points qui vont dans le sens contraire. Pour ne prendre qu'un exemple, les débats budgétaires verront les députés du Grand Conseil genevois se pencher sur les écoles de musique subventionnées de la CEGM (Confédération des Ecoles Genevoises de Musique). En effet, dans l'ombre du budget se trouve un autre objet parlementaire: une loi concernant le contrat de prestations entre le canton et la CEGM pour la période 2015-2018 (PL 11582). Ce genre de projet de loi est habituellement une formalité; à l'exception du PLR (contre) et de l'UDC (abstention), tous les partis de la commission des finances étaient pour, mais un retournement de veste du MCG (dont Jean Sanchez était pourtant auteur du rapport de majorité) suivi par l'UDC a entraîné le retour de ce projet en commission pour y être rediscuté.

 

La recherche du bouc-émissaire

Cyril Aellen, député PLR, jubile. Connu pour son opposition farouche à l'Etat-providence (et à l'Etat tout court), il a érigé la "délégifération" au rang de priorité programmatique pour la législature. Il fait notamment partie d'une équipe de députés de droite qui s'affairent à vider de sa substance la LDTR (loi sur les démolitions, transformations et rénovations, qui sert notamment à protéger les locataires); pour mieux l'abolir prochainement? Dans le cas des écoles de musique, tout porte à croire que selon Cyril Aellen, elles n'ont pas à recevoir d'argent public. Cette opinion, qui sous-tend son argumentation, est à contre-courant de celle de ses concitoyens (plus de 80% des votants du canton ont soutenu l'arrêté fédéral sur la formation musicale des jeunes en septembre 2012). Si son assaut sur la CEGM aboutit, il érigera cette victoire personnelle en exemple: le sort des profs de musique, ses boucs-émissaires pour l'ensemble de la fonction publique, annoncera la couleur de l'avenir du service public genevois. 

 

On trouve dans le rapport de la commission des finances du Grand Conseil relatif au PL 11582 le rapport de minorité de Cyril Aellen, qui y expose un certain nombre de propositions visant à instaurer des "gains d'efficience" prétendument sans conséquences sur la qualité des prestations. Schématiquement, il isole les heures d'enseignement du cahier des charges de l'enseignant, tout le reste tombant dans une catégorie "fourre-tout" de sa concoction qu'il nomme "tâches notamment administratives". Il ne ressort pas du rapport des débats de la commission qu'il ait déposé des amendements dans ce sens, mais plutôt qu'il ait décidé de ne faire son travail de député qu'en vue de la session publique, devant les caméras. Pour l'essentiel, il ressort de ses explications que le Conseil d'Etat n'aurait "pas fait assez" pour lutter contre la dette du canton (en grande partie due au sauvetage de la BCGE ainsi qu'à la baisse d'impôts de 2009, en pleine crise financière mondiale). Il propose de réduire les "charges administratives" de la fonction d'enseignant de musique afin de pouvoir en augmenter le nombre d'heures de cours.

 

Ce que font les profs de musique

Quelques précisions toutefois: Cyril Aellen n'est pas actif dans une profession du milieu artistique. Il s'indigne du faible nombre d'heures d'enseignement comprises dans un temps-plein d'enseignement musical (qu'il soit individuel ou collectif), invoquant l'égalité avec les autres salariés de l'Etat. Mais il lui manque de toute évidence la connaissance de la profession dont il critique le fonctionnement. Le système qui prévaut à ce jour est le suivant: le professeur donne des cours (le plus souvent individuels) de 45 minutes (ce qui peut varier suivant les écoles) à chaque élève, en sus de la préparation dudit cours, le contact régulier avec les parents d'élèves, le suivi de l'élève, la participation à divers projets et événements (comme la fête de la musique, des présentations d'instruments dans les écoles, etc.), l'organisation d'auditions ou encore la pratique instrumentale individuelle. Le professeur a donc logiquement une charge de travail proportionnelle au nombre d'élèves dont il a la responsabilité.

 

De plus, ses horaires dépendent des disponibilités des élèves, donc généralement en-dehors des horaires de l'école obligatoire. Préparer l'horaire de la semaine d'enseignement est donc un véritable casse-tête, et une augmentation du nombre d'heures de cours augmenterait le temps de travail en soirée et en fin de semaine. Passé l'étape de l'horaire, il ne reste donc qu'à préparer chaque cours hebdomadaire pour de faire progresser l'élève en vue des auditions (organisées par le professeur) et des examens, sans oublier qu'un minimum de paperasse est nécessaire. Lorsqu'il est confronté à un élève ayant des difficultés, le prof de musique passe davantage de temps à préparer ses cours afin que l'élève puisse malgré tout garder le niveau requis; en cas d'échec, le contact avec les parents - lorsqu'il est aisé - peut prendre encore plus de temps. 

 

Pour prendre un exemple capital dans le contexte actuel, la pratique instrumentale prend une part importante du temps de travail du prof de musique (même si Cyril Aellen la classe dans la catégorie des "tâches administratives", ce qui démontre sa méconnaissance de la question), qui correspond à une part totalement disproportionnée de son salaire (qui couvre 180h de pratique instrumentale par an, soit un peu plus de 10h par mois, alors qu'un prof de piano par exemple a tendance à travailler son instrument à raison de 10h par semaine au strict minimum).

 

Enfin, il faut relever que le prof de musique transmet un enseignement précieux, qui instille une partie de patrimoine culturel dans la société. L'enseignement de la culture apporte des notions qui n'ont pas de valeur financière potentielle a priori, contrairement à une formation dans le domaine des professions libérales par exemple, car l'enrichissement qu'il apporte est d'ordre intellectuel, et contribue à la créativité de l'individu. Il est important de reconnaître la valeur idéale de la musique, à l'heure où cette branche sombre dans l'ordre des priorités de l'enseignement public (à l'image de la récente fermeture de l'OS musique au Collège Voltaire), malgré la votation de 2012 précitée, qui ne suffit pas - en soi - à régler le problème.

 

Le projet de Cyril Aellen

Non content du préavis de la commission des finances de soutenir le projet de loi du Conseil d'Etat, Cyril Aellen a eu les mots pour convaincre l'extrême-droite de renvoyer le projet en commission des finances. Un coup de force réussi pour le député, qui gagne en influence au moment de remettre sur la table ses propositions précédemment refusées. En particulier, sa proposition d'augmenter le nombre d'élèves correspondant à un temps-plein (un 100% correspondrait à 36 élèves), avec en contrepartie une diminution prévue des "tâches administratives" (parmi lesquelles il range notamment l'organisation d'auditions ainsi que la pratique instrumentale). Donc augmenter le nombre d'élèves mais réduire les prétendues "tâches administratives": insensé, quand on sait que ces tâches augmentent proportionnellement au nombre d'élèves, quoi qu'en décrète Cyril Aellen.

 

L'objectif d'augmenter le temps plein à 36 élèves veut dire que la majorité du corps enseignant subira un manque à gagner (soit une baisse de salaire, contraire aux promesses de Cyril Aellen et du Conseil d'Etat), estimé globalement autour des 16%. Ce manque pourrait éventuellement être comblé, à condition de prévoir l'accueil d'élèves supplémentaires: or, Cyril Aellen n'envisage pas une telle augmentation. Son objectif - qui n'est pas viable sur le long terme - est de ne pas créer de nouveaux postes au moment d'un départ à la retraite, mais de faire des professeurs de musique des salariés à 100% (pour environ 30h/semaine sans compter notamment la pratique instrumentale - indispensable dans les professions musicales - et les auditions - qui constituent le but de l'enseignement musical, à savoir permettre aux élèves de se produire devant un public) avec un cahier des charges si disproportionné que seuls les professeurs sans vie familiale ou extra-professionnelle pourraient espérer éviter un burn-out.

 

L'épuisement programmé des enseignants de musique, accompagné des baisses de salaires mentionnées ci-dessus, est une véritable cure d'austérité que la droite PLR-UDC-MCG semble vouloir infliger aux écoles de la CEGM (les trois plus grandes en particulier: CMG, CPMDT et IJD), indépendamment de la qualité de l'enseignement qui y est dispensé: les commissaires libéraux-radicaux n'ont d'ailleurs jamais remis en cause ce fait, arguant que le saignement du service public dans ce secteur est justifié simplement en raison du contexte difficile pour les finances publiques. On pourrait penser que le projet de Cyril Aellen fait partie d'une démarche plus globale, tendant à sauver l'Etat genevois sur le long terme, mais il n'y a qu'à relever que ce même Cyril Aellen est l'auteur du PL 11398 dit du "personal stop". Ce projet serait une catastrophe pour tous les domaines du secteur public (énergie, sécurité, enseignement, entretien des routes, voirie, justice...), et son objectif devient tout d'un coup évident: tuer les écoles de musique subventionnées, et par extension la fonction publique, à petit feu.

 

Perspectives d'avenir

Mardi prochain aura lieu une nouvelle journée de grève. En décembre, les députés voteront le budget 2016 du canton et, probablement début 2016, la commission des finances rendra son nouveau verdict relativement au PL 11582: espérons que pour ces deux objets, le Grand Conseil saura prendre une voie moins dommageable que celle dans laquelle Cyril Aellen veut l'embarquer. Cette solution rend impossible le maintien de la qualité des prestations étatiques, contrairement aux promesses de ce même député. Quant au "personal stop" dont il est également l'auteur, je ne peux que vous inviter à signer le référendum contre ce projet de loi irresponsable et suicidaire; si par impossible le canton réussissait à éliminer 200 millions de la dette chaque année, il faudrait attendre 25 ans avant de pouvoir embaucher du personnel à l'Etat! Comment voulez-vous que l'Etat remplisse les missions qui lui sont imposées par le peuple et le parlement si les personnes auxquelles cette tâche est délégués sont en nombre insuffisant, sous-payés, écrasés par un cahier des charges bien trop lourd et en vouant de facto à l'échec professionnel la quasi-totalité des étudiants visant le domaine de l'enseignement?

 

Les objectifs constitutionnels et légaux que l'Etat a le mandat de remplir ne peuvent être assurés sans l'aide de fonctionnaires. Et un Etat-employeur doit être en mesure de traiter dignement ses salariés. Cette priorité n'est pas celle de Cyril Aellen, dont le jusqu'au-boutisme ne manquera pas de produire des conséquences catastrophiques si ses projets sont suivis d'effets. Si combattre le "personal stop" par le référendum et participer au sens large à la mobilisation contre les restrictions budgétaires aussi injustifiées et dommageables que celles que j'ai exposées dans le présent article est une bonne chose, le pire problème de la politique budgétaire genevoise réside dans la forte présence des stéréotypes.

 

Haine anti-fonctionnaires

La droite genevoise adore mettre en scène les fonctionnaires tels des enfants gâtés, qui rouspètent pour un rien, et dont le but est de ne rien faire tout en se faisant payer par le contribuable. Ce stéréotype est dangereux, dans la mesure où il guide l'argumentation des partis que ce stéréotype arrange bien: je pense en particulier au PLR, qui n'a eu cesse d'ostraciser les milliers de salariés de l'Etat afin que ses propositions de coupes aient de meilleures chances d'être acceptées. La droite se gargarise régulièrement avec les statistiques démontrant que les fonctionnaires genevois figurent parmi les mieux payés du monde (sans rappeler que ce fait est normal, sachant que Genève fait régulièrement partie du podium des endroits les plus chers du monde): une statistique qui pousse la même droite à affirmer vouloir couper partout, mais bizarrement pas le 14ème salaire des fonctionnaires. L'attitude du premier parti du canton est à cet égard inquiétante, car au final elle incite à la haine anti-fonctionnaires, comme le démontre l'attitude du MCG (dont l'inexistence de sa prétendue "aile sociale" ne fait désormais aucun doute).

 

Il n'y a pas de place en politique pour les postures dogmatiques, les effets d'annonce et les stéréotypes insultants. L'heure est au travail de fond, en toute transparence, pas aux coups de force négociés en coulisses. Le sort de la CEGM doit maintenant arriver sur le devant de la scène, sous peine de voir tout un pan des prestations étatiques s'effondrer. Chères et chers députés, j'espère qu'il y a un nombre suffisant parmi vos rangs de personnes gardant à l'esprit que les propositions de Cyril Aellen ne sont rien d'autre qu'un suicide de l'Etat.

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20/11/2013

Pagani et Barazzone, un cul entre deux chaises

Le 6 octobre dernier, Rémy Pagani, déjà Conseiller administratif en ville de Genève, fut élu député au Grand Conseil du canton de Genève. Nombre d'observateurs se sont demandés comment l'ancien maire de Genève pourrait assumer simultanément ses deux fonctions, tant la charge de membre de l'exécutif communal genevois est exigeante, et celle de député chronophage. Le 12 novembre dernier, suite à l'élection du Conseiller national Luc Barthassat au Conseil d'Etat, Guillaume Barazzone fut soumis au même interrogatoire: en effet, Conseiller administratif en ville de Genève également depuis un an, il a annoncé qu'il accepterait de remplacer l'agriculteur Bardonnésien aux Chambres dès la prochaine session de l'Assemblée fédérale. Alors que la Ville de Genève est un des plus grands centres urbains de la Suisse, il est surprenant de voir deux des cinq membres de son exécutif prendre des responsabilités politiques conséquentes en sus de celles qu'ils assument déjà. Le choix de ces deux hommes pose des questions de principe, mais également d'autres - très concrètes - sur leur capacité individuelle à siéger.

 

Sur le plateau de Léman Bleu mardi soir, Rémy Pagani affirmait qu'il ne siégerait "que" dans deux commissions parlementaires du Grand Conseil (dont la commission de l'enseignement supérieur, qu'il présidera pendant un an), en sus de sa charge de Conseiller administratif. Ses détracteurs lui reprochent sa volonté de s'accrocher désespérément au pouvoir et de tromper ses électeurs: partant du principe qu'il est impossible pour lui de réellement prendre le temps d'exercer pleinement toutes ses fonctions politiques en même temps, ils prédisent qu'une telle dispersion de son travail ne pourra aboutir qu'à un engagement diffus et insuffisant, péjorant tant le travail du canton que celui de la ville. Ils sous-entendent également que ce cumul de mandats procède de la cupidité, puisqu'il toucherait les jetons de présence du Grand Conseil en plus de son salaire de Conseiller administratif. A cet argument, les soutiens politiques de Rémy Pagani répondent que ce dernier reversera de toutes façons 75% de ses jetons de présence à son parti (SolidaritéS) et n'en encaissera qu'une petite partie. Ils relèvent aussi qu'il a déjà siégé en tant que député entre 1997 et 2005, son expérience lui permettant parfaitement d'assumer son mandat en maîtrisant tous ses aspects. Cependant, ils ne disent rien du fait que si Rémy Pagani avait refusé de siéger au Grand Conseil, il aurait ainsi laissé sa place à Vera Figurek, une jeune femme qui représente la relève d'un parti vieillissant et peinant à se renouveler.

 

Dimanche 4 novembre 2012, le député PDC Guillaume Barazzone fut brillamment élu au Conseil administratif de la ville de Genève (il attendit cependant près de trois mois avant de quitter son siège au Grand Conseil). Désormais, il siégera tant au Conseil national qu'à l'exécutif communal genevois, un cumul pour le moins ambitieux, sachant qu'il débute dans chacun de ses deux rôles. En effet, Guillaume Barazzone n'a jamais siégé au niveau fédéral, et achève sa première année dans un exécutif (communal) après une dizaine d'années passées au législatif communal, puis au Grand Conseil. Cherchant à témoigner de sa bonne volonté, il annonçait mardi son intention de reverser une partie conséquente de ses jetons de présence à la ville de Genève: de la poudre aux yeux, selon ses opposants. Sachant qu'il faut plusieurs années avant de maîtriser la fonction de parlementaire fédéral et les dossiers thématiques y relatifs, certains doutent de la capacité de Guillaume Barazzone à remplir ses fonctions de manière proactive: si toutefois il devait y arriver, n'oublions pas qu'au moins quatre sessions fédérales de trois semaines consécutives chaque année, entrecoupées de plusieurs séances de commissions, constituent l'agenda de base de l'élu national. Dans quelles commissions siégera-t-il? A quelle fréquence participera-t-il aux séances? A ma connaissance, le principal intéressé n'a pas encore été amené à répondre à ces questions.

 

Sur la base des éléments présentés ci-dessus, il est difficile de voir d'un bon œil le cumul des mandats qu'effectueront Rémy Pagani et Guillaume Barazzone. Ces cumuls mettent cependant en avant l’ambiguïté de l'engagement politique des deux hommes: lors des élections administratives (2011) et cantonales (2013), respectivement lors des élections fédérales (2011) et partielles (2012), les Conseillers administratifs susmentionnés ont pris des engagements différents envers des électeurs différents. Pour être crédibles, Rémy Pagani et Guillaume Barazzone vont donc devoir jongler habilement entre deux rôles souvent antagoniques (même si l'élu de SolidaritéS n'adopte qu'une seule et même attitude d'opposition, qu'il se trouve dans un législatif ou dans un exécutif). La partie n'est de loin pas gagnée d'avance, tant la frontière entre la polyvalence et la posture de celui qui se trouve avec le cul entre deux chaises, assis que d'une fesse sur chacune d'entre elles, est maigre. 

 

Et vous, que pensez-vous du cumul de mandats, particulièrement entre des mandats parlementaires, respectivement gouvernementaux?

Écrit par Diego Esteban dans Genève | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook |