30/12/2013

La stigmatisation des politiciens?

A lire ce qui est écrit ça et là, dans les journaux ou sur internet, on pourrait penser que - comme il y a maintenant fort longtemps - les "gouvernants" et les "gouvernés" sont deux catégories de personnes strictement distinctes l'une de l'autre. Or, la démocratie a justement pour vocation de tempérer la délimitation autrefois imperméable entre ceux qui détiennent le pouvoir, et ceux qui n'en ont aucun: par conséquent, aujourd'hui en Suisse, chacun-e a le droit de faire valoir sa voix, chacun-e partage le pouvoir étatique avec ses concitoyen-ne-s et chacun-e peut même être élu-e par le peuple sans condition préalable (ou plutôt, sans condition préalable insoutenable).

 

De ce fait, on voit que le principe du politicien-citoyen, ou politicien de milice, est pleinement réalisé: le gouffre que l'on constate entre les élites et la population dans des pays comme la France est inexistant de ce côté de la frontière. J'aime prendre comme exemples Stéphane Florey, chauffeur aux TPG et élu au Grand Conseil, Anne Emery-Torracinta, institutrice et Conseillère d'Etat, ou encore Caroline Marti, étudiante devenue benjamine du Grand Conseil genevois, pour illustrer la réalité du rapport entre élus et population, loin des assemblées parlementaires ou organes gouvernementaux apparemment réservés aux avocats et aux chefs d'entreprise, dans le pire des cas à des politicien-ne-s professionnel-le-s, avares du pouvoir.

 

Par ces écrits, je réagis notamment à cette citation de Frédéric Bastiat, aperçue il y a quelques jours sur le compte facebook du jeune libéral-radical genevois Laurent Naville:

"Partira-t-on toujours de cette fatale hypothèse, que tous les gouvernants sont des tuteurs et tous les gouvernés des pupilles ?"

Pour de très nombreuses personnes, cette phrase est d'une actualité irréfutable en Suisse, quand bien même son auteur (français) naquit en 1801, il y a plus de deux siècles. Pourtant, il n'en est rien: les "gouvernants", en Suisse, font partie du peuple, ils sont simplement des citoyens auxquels une fonction supplémentaire a été conférée démocratiquement. Ils sont comme nous!

 

Une autre richesse que nous offre la politique suisse est l'accessibilité des autorités. L'expérience nous montre quotidiennement que l'erreur est humaine, et que nous ne sommes pas toujours en mesure de réparer celles que l'on commet soi-même. Ainsi, les "gouvernants" étant des êtres humains comme vous et moi, ils commettent des erreurs face aux conséquences desquelles ils peuvent parfois être impuissants, et notre système politique nous permet aisément de contacter ces "gouvernants" pour leur reprocher ces erreurs. Il n'est donc pas question de "tuteurs" ou de "pupilles", mais bien d'échanges entre êtres humains égaux.

 

Cette accessibilité des autorités que l'on trouve en Suisse est extraordinaire. Aller au contact des élu-e-s du peuple est en effet une tâche aisée: l'accès à leurs séances et à leur contenu est ouvert, les possibilités de contact sont étendues, d'autant plus si l'on côtoie ces élu-e-s au quotidien (en effet, dès lors que les fonctions parlementaires et - dans certains cas - gouvernementales sont fréquemment combinées avec l'exercice d'un emploi extérieur à ces fonctions, on se retrouve parfois avec un-e élu-e parmi nos collègues de travail). Pourtant, cette possibilité de contacter les élu-e-s est rarement utilisée par les personnes qui se plaisent à critiquer leurs représentant-e-s, ce qui est pour le moins étrange: quand on veut demander des comptes à une personne, ne les lui demande-t-on pas directement?

 

Je prends l'exemple d'un conflit qui oppose actuellement le député PDC Vincent Maitre au chroniqueur Pascal Décaillet, celui-ci accusant le premier de se moquer du mandat que lui ont conféré les Genevois-es. En effet, Vincent Maitre n'a pas encore siégé au Grand Conseil depuis sa réélection le 6 octobre dernier, il n'a donc même pas pu prêter serment pour inaugurer formellement son nouveau mandat. En substance, Pascal Décaillet l'accuse d'avoir probablement été élu rien que pour la gloire de la fonction, sans montrer de vocation à participer à la résolution des problèmes qui frappent aujourd'hui le canton. Cependant, face à ces accusations relativement graves, Vincent Maitre a réagi en expliquant, par le biais d'une lettre ouverte, que son absence était due à des problèmes de santé (qui sont parfois à ce point graves qu'en parler à sa famille est déjà une épreuve, donc en parler aux médias...) qui l'empêchent de siéger, et qu'il aurait été plus simple, logique, et moins désagréable que Pascal Décaillet lui demande directement les raisons de son absence prolongée.

 

Si la "posture citoyenne" que Pascal Décaillet affirme garder en est réellement une, elle nous révèle un sérieux problème de fond: en effet, il ne vient donc même plus à l'esprit des journalistes les plus aguerris de demander des comptes directement aux politiciens concernés, puisque les rumeurs ou le doute leur suffit pour formuler des hypothèses accusatrices. Ce problème a de surcroît une portée plus large: les menaces de mort constituaient le quotidien des candidat-e-s au Conseil d'Etat durant la campagne, comme me l'ont révélé plusieurs d'entre eux. Ces menaces anonymes montraient justement qu'il n'est jamais venu à l'esprit de leurs auteurs qu'ils pouvaient directement et facilement demander des comptes à leurs victimes, au lieu de passer par des procédés qui peuvent leur faire valoir une plainte pénale ayant de grandes chances d'aboutir.

 

Face à cette histoire entre MM Pascal Décaillet et Vincent Maitre, j'ai le désagréable sentiment que les politiciens font l'objet d'une guérilla auto-proclamée "citoyenne" dirigée à leur encontre: aux yeux de la population, les politiciens forment une "caste" homogène, et dont les pires éléments sont représentatifs de tous les autres. Mais c'est faux: penser que tous les politiciens ressemblent aux plus irrespectueux, insultants, ou indignes des élu-e-s revient à stigmatiser des personnes sur l'unique base de leur fonction étatique, et cela sans fondement justifiable.

 

Les politiciens ne sont pas tous pourris, loin de là. Le procès intenté contre Vincent Maitre est sans aucun doute disproportionné, sans tenir compte du fait qu'il émane d'un auteur n'ayant jamais mis en cause l'élu MCG Thierry Cerutti, absent pendant plusieurs mois du Conseil municipal de Vernier sans justification valable (alors qu'il siège sans problème au Grand Conseil en même temps). Cependant, le sentiment anti-politiciens ambiant, hérité des plus bruyantes cacoglottes de la politique francophone, de Marine le Pen à Eric Stauffer, est hélas largement adopté.

 

Cette tendance mérite une réaction qui valorise le travail mené par l'extrême majorité des élu-e-s (ainsi que des politicien-ne-s non-élu-e-s, ne les oublions pas), si peu reconnus pour leurs qualités et leurs actions pourtant louables, faute de quoi l'aboutissement serait une stigmatisation aveugle des politiciens. Et pourquoi donc? Ben... simplement parce que ce sont des politiciens!

Écrit par Diego Esteban dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook |