21/03/2016

Genève n'est pas Vaud

Dimanche, les Vaudois ont accepté, à une majorité écrasante, l'accord interpartis sur la troisième réforme de l'imposition des entreprises (RIE III). Le canton était ainsi le premier de Suisse à voter un tel projet, qui plus est par anticipation, le parlement fédéral devant voter en juin seulement la loi-cadre qui instaurera la nouveauté demandée à la Suisse par la communauté internationale: l'unification du taux d'imposition, en lieu et place de deux taux distincts (à Genève par exemple, les sociétés "ordinaires" sont imposées autour de 23%, les sociétés "à statut" autour de 10%). Malgré des appels nombreux formulés à l'endroit de la classe politique genevoise pour imiter nos voisins, il est manifeste que le modèle vaudois est difficilement transposable à Genève.

 

Si Vaud a réussi à trouver une solution consensuelle, cela est principalement dû aux dynamiques politiques particulières du canton. Deux partis (PLR et PS) détiennent une large majorité des sièges au niveau cantonal, et lorsqu'ils ont décidé de s'asseoir à la même table pour négocier une solution, chacun acceptant par ce fait de ne pas obtenir tout ce qu'il souhaite pour en obtenir au moins une partie, ils partaient déjà avec une bonne longueur d'avance sur un succès. Contrairement à Genève, le PS y est davantage un parti institutionnel qu'un parti d'opposition, et le PLR y est composé davantage d'anciens radicaux que d'anciens libéraux (donc une posture moins "anti-Etat" qu'à Genève). Enfin, il faut relever que deux sommités du monde politique romand (Pierre-Yves Maillard, PS, et Pascal Broulis, PLR, tous deux anciens candidats au Conseil fédéral) ont mené les discussions, et que la réforme vaudoise a donc pu bénéficier d'un leadership important.

 

A Genève, les dynamiques sont plus complexes, car au Grand Conseil, il faut au moins trois partis pour former une majorité, et aucun de ce qu'on appelle les "trois blocs" (gauche, droite et extrême-droite) n'en a la capacité. Le compromis à la vaudoise semble encore moins probable lorsqu'on se rend compte que chaque "bloc" est lui-même clivé, ces alliances reposant le plus souvent sur un contexte électoral, leur durabilité au fil de la législature est donc plus que douteuse. Mentionnons enfin que le duo Maillard-Broulis n'a pas "d'alter ego" genevois.

 

L'accord vaudois a été quasi-unanimement reconnu comme équilibré. Il comprenait un taux à 13.8% qui était suffisamment bas pour rassurer ceux qui craignent qu'une fiscalité trop contraignante fasse fuir les entreprises, ainsi que diverses mesures étendant la protection sociale de la population, dont un droit à un subside partiel d'assurance-maladie dans les cas où le montant des primes dépasse 10% du revenu. Relevons que lesdites mesures ne compensent pas les pertes fiscales que provoquerait une baisse globale du taux d'imposition, mais le canton de Vaud peut se le permettre, vu sa santé financière notoire.

 

Genève, au contraire, vit une double crise économique. Une crise des recettes d'abord, plombée par 15 ans de baisses d'impôts (évaluées à plus d'un milliard de francs par an selon la Tribune de Genève). Une crise de la dette ensuite, qui a nettement augmenté depuis le début du siècle, en particulier, par exemple, en raison du sauvetage de la BCGE par l'Etat. Un éventuel accord genevois devra donc miser sur une solution qui ne baisse pas les recettes ni n'augmente la dette. En vertu de ce qui précède, il faut donc soigneusement distinguer les acteurs et le contexte entre les deux cantons, afin de comparer ce qui est comparable.

 

Dans la mesure où c'est le Conseil d'Etat, en particulier son ministre des finances Serge dal Busco (PDC), qui détient toutes les informations, il faut en premier lieu s'intéresser à ce qu'il propose. En son temps, le prédécesseur de Serge dal Busco, David Hiler (Verts), avait affirmé que Genève suivrait la voie d'un taux à 13%, et le gouvernement cantonal s'en est tenu à cette posture depuis lors, même après son départ. Sur le plan politique, un taux à 13%, pris individuellement, impliquerait des baisses de recettes se chiffrant à plusieurs centaines de millions de francs par an auxquelles il est certain que la gauche ne pourra pas souscrire, sous réserve d'éventuelles compensations. Or, sur ce plan-là, le gouvernement cantonal a avancé une proposition de compensations sur les charges patronales tant dans l'économie privée que publique, pour une somme dérisoire. Mais au-delà de l'annonce du taux et d'éventuelles compensations, Serge dal Busco s'est laconiquement contenté d'affirmer que nous n'aurons pas plus de nouvelles avant que le parlement fédéral vote en juin.

 

Le Conseil d'Etat en fonction depuis fin 2013 s'est montré à de nombreuses reprises incapable de fédérer les acteurs politiques, notamment sur des sujets importants, comme le budget 2016, dont l'entrée en matière a été refusée à la quasi-unanimité du Grand Conseil. Je rectifie: le Conseil d'Etat sait fédérer... contre lui. En matière de finances, Serge dal Busco ne se montre pas très compétent dans la défense des projets gouvernementaux, souvent refusés, ou du moins fortement contestés. Il s'agit probablement d'une des raisons pour lesquelles le Conseil d'Etat a décidé de ne pas lui laisser l'entier de la responsabilité du chantier de la RIE III, le flanquant pour l'occasion de Pierre Maudet (PLR) et Antonio Hodgers (Verts) au sein d'une délégation gouvernementale.

 

Les communes se montrent actuellement très méfiantes vis-à-vis du manque de communication du Conseil d'Etat, et pas seulement au sujet de la RIE III. Et pour cause: leurs pertes fiscales en cas de taux à 13% s'élèveraient, pour plusieurs d'entre elles, à des millions de francs par an. Raison pour laquelle les six plus grandes communes (toutes membres de l'Union des villes genevoises) sont sur le qui-vive et tentent avec insistance de convaincre le gouvernement d'ouvrir un dialogue. Le PS fut le premier parti à réagir, en mettant sur la table un début de solution: le plus grand parti de gauche estime que le plus important est d'aboutir à une situation qui ne mette pas en danger les prestations publiques (donc: objectif 0 pertes fiscales), sur la base d'une équation équilibrée, dont le taux n'est que l'une des inconnues. Le PS est ouvert à tout taux entre 13% et 16%, à condition que les éventuelles pertes fiscales soient compensées ailleurs.

 

Ces démarches suffisent-elles à entamer un dialogue? Assurément non, puisque les autres partis sont restés relativement muets sur la question. On peut se douter qu'un éventuel accord pourrait se dégager entre les partis dits gouvernementaux, sous réserve de l'imprévisible MCG. Cependant, il faut remarquer que le retrait à Serge dal Busco de la responsabilité exclusive du dossier RIE III (une sorte de mise sous tutelle masquée) fait suite à une situation similaire concernant l'autre PDC au Conseil d'Etat Luc Barthassat fin 2014. Le PDC est ainsi mis sous pression, ses deux ministres se devant de réussir sur au moins un dossier majeur; sinon, le bilan gouvernemental du parti sera particulièrement mauvais. Cette situation intéresse potentiellement le PLR, qui souhaite regagner son troisième siège perdu en 2013 au profit du PDC. En automne 2015, PLR et PDC ont signé un accord stipulant que l'entente enverrait 5 candidats (2 PDC et 3 PLR) au Conseil d'Etat. Il est pressenti que François Longchamp ne se représentera pas, et les noms évoqués actuellement sont tous issus de l'aile libérale, qui ne compte plus de représentant au gouvernement depuis l'éviction d'Isabel Rochat: Nathalie Fontanet, Cyril Aellen et Benoît Genecand. L'ultralibéral Cyril Aellen n'est pas connu pour être un fan du compromis; ses projets aboutissent souvent à une majorité PLR-extrême-droite, contre une minorité gauche-PDC. Son rôle sera déterminant pour l'avenir de l'entente, puisque le PDC est conscient qu'avec la RIE III se joue une partie de son avenir électoral.

 

C'est ainsi que l'on se rend compte de l'urgence de la situation: la méga-période électorale que connaîtra le canton (cantonales en 2018, fédérales en 2019, municipales en 2020) approche à grands pas. Si la Genève politique ne se met pas d'accord d'ici un an environ, il sera trop tard pour le compromis. En effet, un parti ne gagne une élection qu'avec une identité politique claire et convaincante, et la culture du compromis en fait rarement partie: en campagne, c'est le dogme qui compte. Le "premier pas" du PS est encourageant à ce titre, en cela qu'il invite les autres partis à mener le débat en lieu et place d'un Conseil d'Etat qui manque singulièrement d'anticipation. On espère que l'invitation trouvera réponse.

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13/10/2013

Mauro Poggia, troglodyte maladroit

Ce dimanche, une semaine après le premier tour des élections au Conseil d'Etat, Mauro Poggia, candidat encore en lice, s'est fendu d'un article sur son blog, dans lequel il nous explique qu'en réalité, le MCG n'est pas un parti antifrontalier. En effet, dans un des derniers tous-ménages du MCG, il était question de "l'épidémie de frontaliers qui n'était pas éradiquée". Mais dans une plaidoirie qui se voulait l'expression de l'évidence la plus incontestable, Mauro Poggia tenta de nous convaincre du fait que l'association des termes "épidémie" et "frontaliers" n'était pas imputable à ses véritables auteurs, mais uniquement au lecteur qui "s'éloigne de la déclaration première". C'est vrai qu'il saute aux yeux que derrière "l'épidémie de frontaliers" se cache un raisonnement sain et réfléchi, que seuls les médisants ne sauraient appréhender à sa juste valeur... Sans m'attarder sur l'auto-déresponsabilisation habituelle dont font preuve les représentants du MCG, je vous cite une phrase tirée de cet article et qui a particulièrement retenu mon attention:

"L’article quant à lui indiquait pourtant clairement que les frontaliers en tant que personnes n’étaient pas visés et que c’était la problématique de l’invasion de travailleurs frontaliers qui était en cause"

Je me demande bien quelle sera sa réaction le jour où je parlerai de l'élection de ses camarades comme d'une "infection MCG qu'il faut supprimer", tout en précisant que je ne vise aucune des personnes élues. Malgré toutes ses acrobaties argumentatives, il échoue dans sa tentative de brouiller les esprits: le MCG est bel et bien un parti antifrontalier, ce que Mauro Poggia ne pourrait raisonnablement nier que si c'est dans une grotte qu'il a vécu ces huit dernières années.

 

Cependant, un unique titre dans un seul tous-ménages ne saurait à lui seul expliquer pourquoi le MCG est un parti antifrontalier. Cette caractéristique du mouvement fondé par Eric Stauffer sous le nom de "Mouvement Blochérien Genevois", en référence à un ancien Conseiller Fédéral UDC qui fut éjecté du gouvernement pour irrespect de la collégialité, découle d'une de ses idées-phare: "réservons les emplois aux Genevois" (selon la dernière formulation en date). Il est vrai qu'avant le MCG, personne ne parlait des frontaliers: les représentants de ce jeune parti ont donc bondi sur l'occasion d'ériger cette catégorie de travailleurs en bouc-émissaire commode des problèmes de l'emploi à Genève. Depuis lors, le frontalier est - à tort - devenu un "problème". En effet, le postulat premier du MCG (les frontaliers prennent les emplois des Genevois) a récemment été contredit par une étude très sérieuse menée par le Professeur Yves Flückiger, qui y nie toute corrélation entre le nombre de frontaliers et le taux du chômage.

 

Malgré cette étude, le MCG a poursuivi sur la voie du préjugé et continue encore de marteler sa volonté de lutter contre la présence de travailleurs frontaliers dans le monde genevois de l'emploi. Le terme de "frontalier", quant à lui, a une acceptation géographique et une acceptation juridique. Lorsqu'on interroge un représentant du MCG sur le sens précis qu'il donne à ce qualificatif, on dirait que celui-ci n'a pas d'autre définition que celle d'une personne travaillant sur Genève mais habitant ailleurs, d'où les accusations (fondées) contre ce parti de discrimination des Genevois habitant en France. En effet, lorsque l'on voit que moins d'un logement sur 200 est vacant sur l'intégralité du territoire genevois, qu'est-ce qui justifie de stigmatiser ses concitoyens en raison de leur lieu de résidence, si celui-ci n'est pas forcément volontaire? De rares membres du parti, dont l'avocate Danièle Magnin, affirment que le statut de "frontalier" est plutôt considéré sous son acceptation juridique, et que le parti s'attaque en réalité aux "euro-frontaliers", mais il est naïf de leur part que de croire que ce point de vue est celui que le MCG présente à la population à travers ses affiches (voir exemples ci-dessous).

 

Le MCG ne s'émeut pas du fait que ses propres slogans, affiches et autres formes de communication insufflent un amalgame aussi malsain que faux, visant à ériger les frontaliers comme un véritable problème de société, ce qu'ils ne sont manifestement pas. Pour les élections au Grand Conseil du 6 octobre dernier, ce parti avait présenté 99 candidats, dont un certain François Duc, Genevois frontalier domicilié à Gaillard: lorsque cette information fut diffusée dans la presse, ce candidat a été victime de harcèlement, principalement de la part de sympathisants MCG. Je tiens cette information d'un membre du bureau du MCG, qui n'a visiblement pas compris qu'à force d'insister sur la fausse croyance qu'un frontalier en plus est un emploi en moins pour les Genevois, elle s'installe dans les esprits et détruit toute forme de bon sens. Face à cette situation, le fait que le MCG la cautionne par le silence permet ainsi de confirmer qu'il s'agit bel et bien d'un parti antifrontalier.

 

Mais ce débat est un faux débat. Faire croire aux Genevois que les frontaliers sont un problème, alors même que cette opinion est déjà fausse, en affirmant qu'agir de ce côté-là améliorera leur situation, tient purement du mensonge. De plus, il est de notoriété internationale que la thématique de l'emploi est extrêmement complexe, et avancer une solution-miracle revient à faire preuve d'une simplicité malhonnête. 

 

Voir aussi l'article du Temps en rapport avec ce même sujet, ou cet article du Courrier, ou ce communiqué de presse du MCG, ou cet article de la Tribune de Genève (les exemples montrant l'incohérence du MCG sont extrêmement nombreux).

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09/10/2013

Rari nantes in gurgite vasto

En voyant les résultats de dimanche dernier, j'éprouve beaucoup de peine à me sentir satisfait. Loin de là, je ressens de l'amertume, la même qui vient certainement à la bouche de tout militant qui, pendant des mois, s'est battu loyalement pour ses idées dans un esprit politicien au sens positif du terme, c'est-à-dire par la promotion d'un projet de société qui semble noble à ses yeux, plutôt que par la destruction de celui des autres. Pourquoi cette amertume? Il suffit de se rendre compte des méthodes qui ont permis à certains de vaincre et d'observer ce que les résultats de ces élections signifieront pour les 4.5 années à venir afin que la réponse aille de soi.

 

Trois blocs unis, ou pas.

Préparez-vous à vivre une législature dans laquelle les luttes partisanes primeront toute réflexion pragmatique, à tout le moins dans les votes importants et pour autant que les élus ne soient pas tentés de voter autrement qu'en accord avec leur groupe (quelle horreur, des dissidents!). Entente (35 sièges) contre Alternative (34 sièges) contre extrême-droite (31 sièges), voilà le schéma grossièrement résumé du train-train que constituera la vie de tous les jours de notre parlement cantonal. Pour rappel, la répartition actuelle est de 42 sièges pour l'Entente, 32 pour l'Alternative, et 26 pour l'extrême-droite.

 

Le bloc PLR-PDC est le plus soudé des trois. Cependant, des troubles agitent chacune de ses deux composantes: au sein du PLR, il est impossible de savoir si et à quel point les sceptiques de l'avant-fusion auront influé sur le pourcentage de voix du premier parti du canton, qui se situe à mi-chemin entre son score de 2009 et celui de 2011 (pour les élections fédérales). En revanche, le PDC se prépare à vivre des moments houleux, lors desquels le ras-le-bol de certains ne manquera pas de se faire entendre: il s'agit principalement de jeunes, qui critiquent vertement le favoritisme dont ont fait preuve les caciques de leur parti, particulièrement Philippe Morel, avec les dizaines de milliers de francs qu'il a dépensés pour sa publicité personnelle (dont ses célèbres culs de bus). En partie candidats eux-mêmes, ces jeunes battus par l'opulence insolente de quelques-uns ont raison de s'indigner, sachant que les idées sont censées primer l'argent dans une élection...

 

Le bloc PS-Verts-Ensemble à Gauche, lui, est revenu à la hauteur du bloc de la droite bourgeoise avec 34 députés, contre 35 pour cette dernière. Au Grand Conseil en revanche, il sera plus délicat de mettre d'accord les membres de ce front sur tous les sujets, tout d'abord en raison du fait qu'il compte plus de composantes que pour les deux autres blocs, ce qui est rendu encore plus compliqué par le fait qu'Ensemble à Gauche est déjà en soi une coalition de divers mouvements, qui ont mis huit ans à arrêter de se disputer. On peut également distinguer les rose-verts des rouges au niveau stratégique (PS et Verts ayant été représentés au sein des autorités cantonales durant les huit dernières années, contrairement à Ensemble à Gauche), ce qui rajoute encore de la complexité à cette situation. Malgré une union moins aisée à construire que pour l'Entente, l'Alternative constitue malgré tout un front très engagé dans la défense des droits sociaux et des idées écologistes, et n'aura sans doute aucune peine à unir ses éléments sur ces questions dans les épreuves de force que constitueront les débats de la législature 2013-2018.

 

Le bloc de l'extrême-droite n'est de son côté qu'une alliance de circonstance. C'est entre UDC et MCG que l'on a pu observer le plus d'échanges de piques venimeuses durant cette campagne, une des plus remarquables étant l'oeuvre d'Eric Bertinat, député UDC: "le MCG préfère défendre le bougnoule (sic!) qui vit à Genève plutôt que le Suisse qui habite en France." Les divergences entre ces deux partis sont visiblement trop nombreuses pour que l'on y aperçoive les signes d'une véritable alliance. D'ailleurs, il est probable que le MCG (comme il en a l'habitude) décide "comme ça" de voter avec le front de l'Alternative, simplement car c'est "marrant" de transformer une majorité PLR-PDC-UDC-MCG (66 députés) en une majorité EàG-PS-Verts-MCG (54 députés), juste pour montrer que le slogan "ni à droite, ni à gauche" a un semblant de vérité.

 

Bref, c'est déjà la gabegie stratégique, et il y a fort à parier que le jeu des alliances dictera véritablement la direction politique du canton jusqu'au printemps 2018. Voilà la première cause de mon amertume de militant: on se bat des mois durant pour faire valoir une vision de société, qui devient la raison idéale de notre engagement, et on s'aperçoit qu'au final les décisions seront prises selon le jeu de "qui a la plus grosse." C'est sans même mentionner l'élection de personnes n'ayant pas de projet de société du tout, mais des cordes vocales en bon état de marche et/ou un riche vocabulaire scatologique dont raffolent les collaborateurs de la presse de caniveau.

 

Un progrès pour Genève? 

Le changement est la revendication incontournable des partis minoritaires, ainsi que de leurs électeurs. La nouvelle Constitution devait justement amener un vent de réformes sur la République, mais comme le relève le blogueur Olivier Perroux, les rares anciens constituants ayant été élus comptaient pour la majorité dans les opposants à la révision totale de l'an dernier. Ainsi, ces derniers sont représentés dans un Grand Conseil chargé précisément de l'appliquer: il y a là un conflit d'intérêts évident, auquel s'ajoute un sérieux risque de stagnation, quand bien même le peuple genevois avait appuyé la nouvelle Constitution ainsi que toutes les modifications qu'elle implique. Vu le manque d'enthousiasme dont fait preuve l'Entente pour appliquer la jeune loi fondamentale, les partis qui militeront pour sa mise en oeuvre apparaissent peu nombreux. Qui d'autre, à part le PS et les Verts, voudra donc bien se charger d'appliquer la volonté populaire exprimée il y a un an?

 

De plus, le changement réclamé à peu près par tous les partis n'a globalement pas été suivi par les électeurs, puisqu'une nette majorité des sortants a pu conserver ses sièges. Une seule parmi les quatre sortants au Conseil d'Etat n'a pas franchi le premier tour, et seulement 25% des députés sortants ont été sanctionnés par les urnes. Vous trouverez ci-dessous les chiffres de ce très timide remue-ménage:

  PS Verts PDC PLR UDC MCG
Sortants réélus 6 4 7 19 7 11
Non-réélus 4 4 0 6 0 4

 

Dans un système politique tirant dangereusement vers la macho-gérontocratie, seuls trois candidats de moins de 30 ans ont franchi l'étape des élections: Lisa Mazzone (25 ans, les Verts), la nouvelle benjamine Caroline Marti (23 ans, PS) et Romain de Sainte Marie (28 ans, PS). On observe également une certaine diminution du nombre d'éluEs au Grand Conseil, qui passe de 30 à 25-28 (les chiffres varient en fonction de l'issue du second tour des élections gouvernementales). Ces carences en termes de représentativité de la population sont un manque certain et regrettable, avant tout car la majeure partie des députéEs de ces quatre dernières années ont montré qu'elles avaient véritablement la vocation de siéger dans l'organe législatif cantonal, contrairement à quelques-uns des mâles, qui s'étaient manifestement trompés de salle en cherchant l'entrée de la Comédie... En ce qui concerne les jeunes, il est regrettable de voir que dans certains partis, leur route aura été barrée par une flopée de fossiles, qui pour la plupart ne se sont de toute évidence pas rendus compte que la retraite est la moins moche de leurs options, parmi les différentes formes que peut prendre la conclusion de leur engagement politique.

 

Enfin, notons que 5% des votants auront vu leur vote s'écraser contre le mur du quorum. Dans une démocratie véritablement directe, les électeurs Vert'libéraux auraient pu être représentés par deux élus, et les Pirates auraient pu placer un député. Pourquoi priver de siège ceux qui obtiennent suffisamment de suffrages du peuple pour en décrocher? Les raisons justifiant la situation actuelle semblent à première vue difficiles à défendre. Mais plus inquiétante encore est la proportion de Genevois n'ayant pas même participé au vote: 60%. Dans une démocratie qui fonctionne, on peut s'attendre à ce que les votants représentent au moins la majorité du corps électoral. Ici, c'est une minorité qui décide pour toute la population, alors que tous les outils permettant d'embrasser la fonction étatique d'électeur, automatiquement octroyée aux citoyens, sont à leur disposition pour qu'ils expriment leur choix de manière libre et avertie. A ce titre, les efforts que produisent des associations comme le Parlement des Jeunes Genevois, Eclaire mon vote ou T'es toi et vote! pour informer et expliquer de manière objective les enjeux des rendez-vous électoraux sont encourageants, surtout face au laxisme dont les autorités font preuve relativement à la désuétude dans laquelle la démocratie genevoise semble être tombée.

 

Dans cette hypothèse, mon amertume de militant trouve une autre source: vous pouvez comprendre que je sois déçu de m'être battu pour qu'au final, le député moyen soit masculin et âgé de plus de 50 ans, ou encore pour ne m'être adressé dans les faits qu'à deux Genevois sur cinq, comme s'ils étaient les seuls concernés par les questions capitales pour Genève qui se sont notamment posées dans le contexte de ces élections. Il est également attristant de voir un si grand nombre de personnes snober une démocratie pour l'obtention de laquelle nombre de personnes ont péri, comme nous le montre l'histoire de Genève et de la Suisse jusqu'au début du XIXe siècle.

 

Et après le 10 novembre?

Après ce premier tour des élections du Conseil d'Etat, le nombre de candidatures devrait drastiquement diminuer, rendant beaucoup plus lisible chacune d'entre elles. Vraisemblablement, seule l'Entente peut se payer le luxe de maintenir l'ensemble de ses candidats dans la course. Du côté de l'Alternative, il se dessine une liste comprenant trois noms, sans réellement savoir ce qui se trame du côté d'Ensemble à Gauche, mais il est impossible de prédire avec certitude ce que ces partis décideront de faire tant que leurs membres ne se seront pas exprimés (pour le moment, les Verts lancent Antonio Hodgers dans la bataille, dans le but de faire liste commune avec le PS). De leur côté, le MCG et l'UDC sont en passe de valider un ticket à trois noms également. Les candidats indépendant et Vert'libéral ayant retiré leurs candidatures, il reste encore à savoir si les Pirates resteront en course. Dans le cas contraire, il resterait "seulement" 11 ou 12 candidats pour sept sièges au second tour.

 

Dans ce contexte, tentons de nous projeter dans l'avenir et nous pencher sur l'aptitude de chacun-e à siéger dans un exécutif, car c'est au fond de ce côté-là que les candidat-e-s seront jugé-e-s de manière stricte. A l'exception du Conseiller National Luc Barthassat, les candidats de l'Entente ont déjà tous fait partie d'un corps collégial, où ils ont été reconnus comme plus ou moins (mais suffisamment) "aptes" à la fonction, c'est-à-dire capables de travailler avec collégialité, intégrité et initiative. Nombreux sont ceux qui estiment que Luc Barthassat n'aurait également aucun souci à se fondre dans le moule, et qui en pensent de même des trois mieux classés de l'Alternative (c'est-à-dire Anne Emery-Torracinta, Thierry Apotheloz et Antonio Hodgers), même si ceux-ci n'ont pas tous siégé dans un exécutif. En somme, il n'y a pas grand-chose à reprocher à ces personnes, relativement aux trois qualités formelles, officieuses et incontournables du "bon" Conseiller d'Etat, mentionnées plus haut (collégialité, intégrité et initiative).

 

Quant à l'extrême-droite, bien que la candidature du Conseiller National Mauro Poggia - reconnaissons qu'il est le premier musulman à obtenir un score aussi élevé dans une élection à Genève - soit substantiellement identique à celle de son colistier Eric Stauffer, il est généralement reconnu comme ayant la carrure de Conseiller d'Etat, car il est beaucoup plus tempéré - du moins formellement - que son camarade de parti (à titre personnel, je ne pense pas qu'une personne devrait être considérée comme compétente simplement parce qu'une autre du même parti l'est moins). Difficile en revanche pour moi de m'exprimer sur son esprit d'initiative, puisque son activité au sein de l'Assemblée Fédérale est inconnue de la majorité, voire de la totalité des Genevois. Quant à son intégrité, il ne saute pas aux yeux qu'il ait commis des manquements évidents.

 

De son côté, Eric Stauffer a un bilan bien plus mitigé, ce qui peut s'expliquer en principalement deux points: le premier est la rupture de la collégialité au Conseil Administratif d'Onex qu'il a provoquée en juin dernier, et qui témoigne de sa difficulté à fonctionner avec d'autres personnes au sein d'un même organe. Il est possible (pour ne pas dire probable) que l'attitude explosive dont il fait preuve au Grand Conseil soit en effet incompatible avec l'exercice d'un mandat exécutif collégial: il ne fait donc pas preuve d'intégrité non plus lorsqu'il balaie cette question (comme sur infrarouge hier soir) sans autre forme de procès, affirmant que les choses se passent "très bien" à la Mairie d'Onex. Enfin, de l'aveu d'un Conseiller municipal, Eric Stauffer n'aurait fait preuve de persévérance que dans sa volonté d'inviter des artistes de notoriété internationale à se produire chez lui (les Rolling Stones, David Guetta et d'autres, mais on les attend toujours), ce qui interroge quant à son esprit d'initiative. Mais quoi qu'on dise à son sujet, il ne peut que mieux faire par rapport au précédent et premier MCG à accéder à un exécutif communal (Thierry Cerutti à Vernier entre 2007-2011), dont les graves manquements à sa fonction (clés de bras sur un collègue, "salissures" dans le bureau de son successeur, etc.) ont amené la majorité des Verniolans à se sentir soulagés de sa non-réélection il y a deux ans. 

 

Le Parti Pirate n'ayant pas encore décidé de sa stratégie pour le second tour (il le fera ce soir), il ne reste plus que Céline Amaudruz. La Conseillère Nationale (qui n'a jamais siégé dans un exécutif) me fait sérieusement douter de sa capacité à être collégiale, vu les diatribes dont elle a été l'auteure durant cette campagne, en tenant des propos d'une agressivité rare. Malhonnête à l'excès, je me rappelle en particulier d'une réaction venant de sa part en rapport avec l'affaire du meurtre de Marie plus tôt dans l'année, accusant les socialistes d'être à l'origine de ce crime. En termes d'initiative, il ne semble pas impossible que la présidente de l'UDC Genève soit capable de parler d'autres choses que de sécurité, d'étrangers et de traversée de la rade. Ne manque plus qu'elle le prouve.

 

En l'état, le gouvernement serait formé de Pierre Maudet, François Longchamp, Serge Dal Busco, Luc Barthassat, Isabel Rochat, Mauro Poggia et Anne Emery-Torracinta. Je suis convaincu que l'éventuelle arrivée d'Eric Stauffer (classé 8ème) au Conseil d'Etat est à distinguer de celle du MCG (même s'il se trouve qu'il est le président d'honneur, ainsi que le fondateur de ce parti qu'il avait créé sous le nom de "mouvement blochérien genevois"), et si l'arrivée de cette formation politique ne justifie pas forcément une opposition non-idéologique, celle de l'actuel Maire d'Onex, à mon sens, oui. Le fait d'avoir assisté à plusieurs sessions du Grand Conseil depuis un an m'a convaincu de faire le maximum pour éviter qu'il soit élu.

 

La cruauté des élections

Même au Grand Conseil, les qualités personnelles d'un-e élu-e devraient être plus importantes que son parti. Ainsi, je suis assez effaré de voir élues des personnes comme Henry Rappaz (lisez à son sujet cet article de la blogueuse Catherine Armand), Roger Golay (dont j'avais déjà fustigé les mensonges dans un précédent article), Pierre Weiss (l'attitude profondément irrespectueuse et contradictoire de ce personnage énerve même au sein de son propre parti) ou encore Carlos Medeiros (voir la vidéo) et quelques autres, sachant que ce dernier va sans aucun doute causer un tort immense à la crédibilité de nos autorités. A l'opposé, je suis également attristé de l'absence de plusieurs personnes, dont la vocation établie et fiable laissait présager un mandat excellent, comme Guylaine Antille-Dubois, Miguel Limpo, Marko Bandler, Jean Rossiaud, Yvan Zweifel, Delphine Bachmann et d'innombrables autres...

 

La question qui résume au mieux mon amertume de militant est certainement la suivante: comment est-ce possible que Carlos Medeiros soit élu, alors que Marko Bandler ne le soit pas? Ou Henry Rappaz et pas Jean Rossiaud? Il y a là une grande injustice, qui a une origine absurde: la manière de faire campagne. Un candidat qui gueule, attaque, insulte, stigmatise, ment et manipule est donc mieux servi qu'un autre qui a des projets bien ficelés, une vision politique élaborée de manière réfléchie, un œil attentif aux problèmes à régler et qui est toujours ouvert à l'échange d'idées et de propositions? La réponse est incompréhensiblement positive. Si les candidats "mauvais" ayant été élus représentent certes une minorité du Grand Conseil, ils sont indubitablement les plus bruyants, ce qui implique bien évidemment que leur image sera de facto perçue celle des autorités dans leur ensemble. Je vous invite à observer quels sont les premiers résultats sur youtube lorsqu'on y recherche "grand conseil genève": est-ce cette image-là que nos autorités méritent?

 

Ici, plus que de l'amertume, c'est un véritable désarroi. J'ai milité pour un Grand Conseil qui, certes, contiendrait le plus grand nombre de député-e-s de mon parti (ce qui est d'ailleurs un des seuls points positifs de ces élections: si le PS a maintenu sa représentation et il a progressé dans l'électorat, redevenant la troisième force politique du canton), mais j'ai battu le pavé avant tout car je cherchais à convaincre les passants que les meilleurs élus seraient ceux qui veulent absolument que les problèmes du canton soient résolus. De ce fait, la progression de ceux qui inventent des problèmes (typiquement: le mouvement anti-frontaliers) ou font reposer leur campagne sur des procès d'intention faits à des personnes ne le méritant qu'à peine (le blogueur Grégoire Barbey a trouvé le nom très adéquat de "Künzler-bashing", mais on peut aussi mentionner les flyers du MCG mettant en scène un Conseil d'Etat composé de singes) est tout bonnement ahurissante et scandaleuse.

 

Comment le peuple peut-il être convaincu par de pareils Menteurs, Calomniateurs, Gesticulateurs, surtout lorsque des alternatives saines existent? Nous, qui sommes scandalisés par ces dérives de la politique genevoise, nous sentons nager dans un vaste océan d'incompréhension. Pendant un mois, je serai encore dans la rue, à tenter de faire passer mon message, pour empêcher que ces élections déjà tristes ne deviennent un fiasco.

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23/10/2017

Genève n'est pas Vaud

Hier, une écrasante majorité de Vaudois a validé l'accord interpartis concernant la troisième réforme de l'imposition des entreprises (RIE III). Malgré des appels invitant le monde politique genevois à imiter nos voisins, il est évident que l'exemple vaudois est difficilement transposable à Genève.

 

En effet, l'accord vaudois a été rendu possible sur le plan politique par le fait que deux partis représentant près de deux tiers des sièges du canton (PLR et PS) ont réussi à se mettre autour de la table en vue d'une négociation réellement bilatérale, où chacun a obtenu une partie de ce qu'il voulait, sachant devoir renoncer à l'autre partie. L'ensemble de la conception du projet d'application vaudois de la RIE III a pour le surplus bénéficié du plein appui de deux sommités de la politique romande, Pierre-Yves Maillard (PS, ancien candidat au Conseil fédéral) et Pascal Broulis (PLR), dont les efforts conjoints ont permis un travail serein et sans dogmatisme. Au final, l'extrême-gauche, en lançant le référendum, a rendu possible la participation du peuple à cette grande réforme, et les Vaudois ont massivement approuvé le compromis gauche-droite qui leur était proposé.

 

Une telle ouverture au compromis est absente à Genève, dans la mesure où le milieu politique genevois est bien plus complexe à appréhender: on parle souvent des "trois blocs" (gauche, droite, extrême-droite), alors qu'en réalité, ces blocs sont eux-mêmes divisés à l'interne, les "véritables" alliances étant ainsi difficiles à repérer (l'alternative ne compte en réalité sur le plan cantonal que le PS et les Verts, l'entente n'existe pleinement qu'en campagne électorale, la nouvelle force existe uniquement en campagne électorale). La conséquence en est une plus grande difficulté à concilier des fronts qui se dogmatisent de plus en plus. Par exemple, le Grand Conseil a unanimement refusé la seule entrée en matière sur le budget 2016, au grand dam du Conseil d'Etat, qui a lamentablement raté la défense de son projet. Comprenez: pour la plupart des partis genevois, mieux vaut dire non que de négocier et devoir renoncer à des prétentions. Enfin, le duo Maillard-Broulis n'ayant pas d'alter ego genevois, notre canton risque donc de manquer de leadership sur la question de la RIE III.

 

L'accord vaudois posait un taux suffisamment bas pour apaiser ceux qui craignent qu'une fiscalité trop contraignante fasse fuir les entreprises. De même, il garantissait que la population bénéficie d'une protection sociale plus étendue, par le biais de diverses compensations (par exemple, le droit à un subside partiel d'assurance-maladie lorsque le montant de la prime dépasse 10% du revenu). A n'en pas douter, la marge de manœuvre est plus importante dans un canton financièrement plus stable et politiquement plus apaisé que Genève.

 

Notre canton connaît en revanche une crise des recettes, principalement causée par 15 ans de baisses d'impôts (équivalant à 1 milliard de pertes fiscales pour le canton), et une dette qui clive, dont l'augmentation est notamment due ces dernières années au sauvetage de la BCGE. Il n'est pas vraiment envisageable sur le plan politique de perdre encore plus de recettes ou d'augmenter encore plus la dette. Selon le Conseil fédéral, le taux dont les effets  sur les recettes seraient neutres se situe à 16%. Il convient de mentionner que les compensations sociales votées dans le canton de Vaud ne compenseront pas la perte de recettes provoquée par le passage à un taux unique. Donc à Genève, un éventuel accord devra reposer sur ce strict minimum: un taux unique assorti de compensations, qui devra épargner canton et communes d'une nouvelle baisse de recettes fiscales, et qui n'augmentera pas la dette.

 

La droite genevoise préconise aujourd'hui avec prudence le taux à 13% avancé en son temps par l'ancien Conseiller d'Etat en charge des finances David Hiler et défendu actuellement par le gouvernement cantonal, sans grande conviction toutefois. La gauche craint une nouvelle mesure d'attractivité fiscale, dont l'efficacité économique serait douteuse alors que les effets seraient désastreux pour le financement des activités de l'Etat (école, police, etc.) et des infrastructures publiques (routes, bâtiments, etc). Dans ce contexte délicat, le Conseil d'Etat peine à rassurer les divers acteurs politiques, se contentant de distiller au compte-gouttes les informations sur les conséquences concrètes d'un taux à 13%. Les communes, qui seraient nombreuses à subir des pertes se chiffrant en millions selon les statistiques actuelles données par le Conseil d'Etat, sont sur le qui-vive, en particulier les grandes villes membres de l'UVG (Union des Villes Genevoises).

 

Si la loi-cadre fédérale est votée à Berne en juin comme prévu, les cantons auront jusqu'en 2019 pour en appliquer les dispositions (à savoir en particulier: abolir le système à deux taux d'imposition). Pour Genève, le compte à rebours s'achèvera au plus tard vers l'été 2017. Il reste donc une grosse année pour aboutir à un acord, pas plus. Passé ce moment, l'attention du monde politique sera tournée vers une méga-période électorale (cantonales en 2018, fédérales en 2019, municipales en 2020). Et on sait bien qu'en période électorale, l'amour du compromis est rare. Le PS a pris les devants et proposé un début de projet, qui demande que la réforme n'accentue pas les pertes fiscales, tout en précisant que ce résultat doit être le fruit d'une équation dont le taux est l'une des inconnues; le premier parti de gauche affirme ainsi être ouvert à tout taux entre 13% et 16%, à condition qu'au final, les prestations publiques ne soient pas menacées.

 

Il appartient en particulier au Conseil d'Etat de ne pas manquer le coche, vu que c'est lui qui détient toutes les informations sur l'impact financier de chaque alternative proposée: l'absence d'un accord genevois serait désastreux pour l'image du monde politique, et pour la sécurité financière de l'Etat et de la population. Le Conseil d'Etat actuel ne réussit pas à fédérer, sauf lorsque son incapacité à communiquer rassemble tous les partis contre lui. En matière de finances, le Grand Conseil refuse souvent les projets du gouvernement, démontrant que Serge dal Busco n'arrive pas à convaincre. Probablement une des raisons pour lesquelles la RIE III ne lui sera pas confiée exclusivement, le Conseil d'Etat ayant décidé il y a quelques jours de le faire assister par Pierre Maudet et Antonio Hodgers.

 

Cette mise sous tutelle déguisée est à mettre en lien avec la mise sous tutelle déguisée de Luc Barthassat, l'autre PDC du gouvernement, intervenue fin 2014: le PDC se rend compte que pour maintenir ses deux sièges au gouvernement, il faudra absolument que la RIE III aboutisse à un accord interpartisan et validé par le peuple, faute de quoi son bilan gouvernemental sera très mauvais. Surtout que le PLR souhaite récupérer son troisième siège, perdu en 2013 au profit du PDC, son aile libérale ne comptant aucun représentant (Pierre Maudet et François Longchamp étant des anciens radicaux).

 

La RIE III constitue donc un enjeu majeur dans les relations PDC-PLR, mises à l'épreuve d'une campagne en vue des élections cantonales qui a pour eux déjà commencé l'automne dernier par la signature d'un accord garantissant une liste gouvernementale de l'entente à 2 PDC et 3 PLR. Dal Busco, Maudet et Barthassat se représenteront à n'en pas douter. Chez les éventuels nouveaux côté PLR, les noms de Nathalie Fontanet, Benoît Genecand et Cyril Ællen circulent déjà (tous des anciens libéraux). Sachant que les projets défendus par l'ultralibéral Cyril Ællen ont souvent abouti à un vote PLR-UDC-MCG contre PS-Verts-Ensemble à Gauche-PDC, il y a fort à parier que le renoncement au consensus sur RIE III favoriserait son éventuelle candidature interne, mais renforcerait la méfiance au sein de l'entente. C'est donc dans une situation très tendue que la droite abordera le débat sur la RIE III. 

 

Espérons que malgré tous ces enjeux visibles ou cachés, la réponse du monde politique genevois permette de sortir notre canton de sa situation financière difficile, et épargne la population de conséquences inutiles. A ce titre, l'ouverture des débats par le PS fut menée de façon constructive: un signal encourageant. Ne reste plus qu'à voir les autres partis s'asseoir à la table.

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