04/11/2016

Sortir du nucléaire: une bonne idée

Au moment où nous recevons nos bulletins de vote pour les votations du 27 novembre, les fondamentaux du débat autour de l'initiative "sortir du nucléaire", même les plus évidents, restent contestés. Pourtant, il est nécessaire que le corps électoral suisse soit informé de ces fondamentaux, en particulier le suivant: l'énergie nucléaire est certes considérée comme l'une des énergies fossiles les plus propres en temps normal (avec l'exception notable des déchets radioactifs, sans oublier que l'extraction et de transport de l'uranium, carburant du nucléaire, émettent énormément de dioxyde de carbone),mais en cas d'accident, elle devient de loin la plus dangereuse.

 

Aperçu historique

Les accidents de Tchernobyl et Fukushima sont deux des plus célèbres et épouvantables illustrations des dangers sans précédent auxquels nous expose l'énergie nucléaire. Pour autant que le terme "accidents" soit approprié. En effet, dans le cas de Tchernobyl, il s'agissait en réalité d'un test de sécurité pratiqué avec imprudence par le personnel de la centrale, aboutissant à l'explosion du réacteur n°4. On connaît la suite: la ville de Pripyat et ses environs sont devenus des zones d'exclusion encore en vigueur aujourd'hui, et dans lesquelles les radiations sont trop fortes pour y vivre. Selon un constat minimaliste de l'ONU et de l'AIEA, près de 9'000 décès sont imputables à la catastrophe de Tchernobyl (pour Greenpeace, ce chiffre grimpe à 90'000, certains avancent des chiffres près de 10 fois plus élevés).

 

Dans le cas de Fukushima, la centrale a été frappée de plein fouet par le tsunami de 2011. Mais c'est le manque de mesures de protection pour faire face aux forces de la nature qui a facilité la survenance des conséquences (par exemple: la digue érigée par la compagnie Tepco pour protéger la centrale contre les tsunamis était bien trop petite). 4 des 6 réacteurs de la centrale ont explosé, les coeurs de 3 d'entre eux ont fondu. La pollution radioactive s'est répandue dans l'atmosphère et dans l'ensemble de l'océan Pacifique. Comme pour Tchernobyl, de nombreux Japonais périssent de cancers dus à l'incident, et les nouveaux-nés sont susceptibles de souffrir de malformations et d'anomalies gravement handicapantes. Sans parler, une fois de plus, des zones d'interdiction qui rendent la vie humaine impossible pendant des siècles sur plusieurs milliers de kilomètres carrés.

 

Dans les deux cas, l'erreur humaine intervient dans le processus conduisant à la catastrophe. A Tchernobyl, un test conduit de manière gravement négligente, à Fukushima, des manipulations peu avisées conduisant à l'arrêt du système de refroidissement du réacteur n°1. Après ces deux catastrophes, noyer le poisson était souvent plus important que la prévention et la protection de la population. On l'oublie, mais la Suisse a aussi connu un accident nucléaire, qui a abouti à la fusion du réacteur de l'ancienne centrale de Lucens en 1969: il s'agit de l'un des 10 accidents nucléaires civils les plus sérieux au monde, mais ses conséquences étaient heureusement très limitées.

 

La Suisse compte aujourd'hui cinq réacteurs, tous en Suisse alémanique (Beznau I et II, Leibstadt, Gösgen et Mühleberg). Ils sont nettement plus vieux et plus proches de centres démographiques que la moyenne des centrales dans le monde. La centrale de Beznau est d'ailleurs la plus vieille centrale nucléaire sur terre. Si demain l'on apprenait qu'un accident avait causé la fusion du réacteur de Mühleberg, il faudrait évacuer de façon permanente Berne et ses environs. Plusieurs centaines de milliers de personnes seraient déplacées, et on condamnerait pendant des siècles une zone comptant des voies de communication essentielles pour le pays, ainsi que le siège des autorités fédérales, pour ne citer que ces éléments. Aujourd'hui, il s'agit d'éviter de rendre ce scénario possible, en approuvant l'initiative "sortir du nucléaire", qui propose de mettre fin à l'exploitation de centrales nucléaires en Suisse.

 

L'électricité suisse en bref

Les affiches anxiogènes des opposants, qui tapissent déjà les murs de nos villes, promettent une espèce d'apocalypse énergétique dans laquelle l'électricité serait rare et chère si l'initiative est acceptée. Cependant, ce message catastrophiste est davantage destiné à effrayer les électeurs qu'à annoncer un scénario réaliste. L'électricité d'origine hydraulique (une énergie renouvelable) représente plus de 55% de l'électricité produite en Suisse. Le nucléaire représente jusqu'à 40% de la production nationale, sachant que les réacteurs de Beznau I et de Leibstadt sont tous deux à l'arrêt (Beznau depuis 19 mois, quant à Leibstadt, plus gros réacteur du pays, il restera à l'arrêt jusqu'en février au moins), suite à de graves problèmes techniques, réduisant de près de moitié la production nationale actuelle. La Suisse a vécu son premier jour sans nucléaire en août 2015. Tous les réacteurs avaient été débranchés pour diverses raisons, et, de l'avis du directeur du centre de l'énergie de l'EPFL François Vuille, cette situation a pu être compensée par l'importation d'électricité d'origine étrangère, sans aucun coût supplémentaire pour les consommateurs. Étant donné que la Suisse produit davantage qu'elle consomme, nous ne sommes de toute évidence pas dans une situation où la pénurie annoncée par les opposants, le fameux "black-out", serait possible.

 

Selon l'argument régulièrement brandi par Doris Leuthard, Conseillère fédérale responsable de l'énergie et opposée à l'initiative, il est hypocrite de sortir du nucléaire et de compenser la baisse de production par des importations d'énergie nucléaire produite à l'étranger. Il faut cependant signaler que les propositions destinées à taxer plus lourdement les importations d'électricité "sale" ont toutes échoué devant les Chambres fédérales, malgré le soutien de la gauche aujourd'hui paradoxalement taxée d'incohérence. De plus, cet argument réduit l'initiative à une posture idéologique, posture que Mme Leuthard a volontiers adoptée en 2011, lorsqu'elle annonça la volonté du Conseil fédéral d'annuler ses projets de construction de trois nouveaux réacteurs suite à l'incident de Fukushima. A noter également que chaque 18 jours, l'Europe bénéficie de nouvelles sources d'électricité, toutes d'origine renouvelable, fournissant autant de courant que Mühleberg et Beznau pris ensemble: l'importation non-nucléaire est disponible.

 

Mentionnons encore le fait que les centrales suisses produisent à perte. La chute libre des prix de l'électricité depuis 2011 a fait des centrales des machines à perdre de l'argent. Axpo et Alpiq, les deux compagnies majeures exploitant les centrales suisses, perdaient entre 700 millions et 1 milliard de francs suisses par année en 2014 et 2015. Autant dire que s'entêter à maintenir la production d'énergie nucléaire est d'une irresponsabilité financière assez évidente. Pourtant, l'illusion des avantages économiques du nucléaire est savamment entretenue par le lobby de l'atome. Axpo et Alpiq sont des entreprises privées détenues en majorité par des collectivités publiques; cependant, les représentants de ces dernières dans leurs Conseils d'administration appartiennent tous à des partis de droite, dont une partie des élus - en particulier ceux qui siègent dans la commission de l'énergie des deux chambres fédérales - entretiennent des liens d'intérêt avec ces entreprises.

 

D'ailleurs, étant donné que les finances d'Axpo et Alpiq sont essentiellement publiques et contribuent à hauteur de dizaines de millions de francs suisses à la campagne contre l'initiative "sortir du nucléaire", ces entreprises seraient-elles en train d'utiliser l'argent du contribuable pour faire campagne contre les intérêts financiers et sécuritaires de la population?

 

Le risque d'accident

De nombreux partisans de l'initiative considèrent que le risque d'accident, même faible, s'il existe, est dans tous les cas trop dangereux pour être admissible. Je partage leur avis. Le risque zéro n'existe dans aucun domaine impliquant un danger pour la population. Cependant, le nucléaire est le seul domaine qui pourrait résulter en une contamination permanente de territoire, qui plus est dans des zones peuplées, en ce qui concerne la Suisse. Dans la mesure où l'argument financier est le plus convaincant aux yeux des opposants à l'initiative, il convient de rappeler que la catastrophe de Fukushima a coûté près de 200 milliards de francs, une somme qui continue d'augmenter encore aujourd'hui. L'office fédéral de la protection de la population (OFPP) avance quant à lui un chiffre situé entre 35 et 40 milliards de francs (probablement trop minimaliste), 11 ans après avoir envisagé un scénario au coût (probablement excessif) de 4000 milliards de francs. Dans tous les cas, il s'agit d'une somme immense qui ne peut pas être négligée au motif que le risque d'accident est faible.

 

Les derniers objets parlementaires demandant un renforcement de l'inspection de la sécurité nucléaire ont été fortement combattus par Axpo et Alpiq. Ainsi, une motion de Geri Müller allant dans ce sens a été bloquée en commission jusqu'à échéance du délai de traitement, et la stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral a été amputée d'une disposition donnant plus de pouvoir à l'organe de surveillance. Il est temps de mettre fin à cette mascarade.

 

"L'après-nucléaire"

Il est raisonnable de se demander quelles sont les alternatives à l'initiative. Le Conseil fédéral la considère trop "précipitée" et lui préfère la stratégie énergétique 2050 dont il est l'auteur. Cette stratégie est un paquet de mesures très dense qui compte notamment celle de la sortie du nucléaire. Il est donc théoriquement possible d'obtenir la sortie du nucléaire même en refusant l'initiative. Cependant, sortir du nucléaire par la stratégie énergétique 2050 reste hypothétique, puisque l'UDC vient de l'attaquer en référendum, et que le soutien du PLR à la stratégie tel qu'exprimé devant le parlement n'est pas garanti en cas de votation populaire, en témoignent notamment les fortes réticences exprimées publiquement par Philippe Nantermod, vice-président du parti.

 

Si tant l'initiative que la stratégie énergétique 2050 sont refusées, le scénario le plus probable est le redémarrage des projets de construction de nouveaux réacteurs, à Mühleberg, Beznau et Gösgen, bloqués suite à l'incident de Fukushima. Mais dans l'intervalle, nos réacteurs seraient maintenus en service, malgré l'augmentation certaine du risque d'incident que cela implique. Sans oublier que le problème des déchets radioactifs resterait présent, et que l'énergie nucléaire resterait un gouffre à fric: sommes-nous prêts à en assumer le coût? Sans oublier que plusieurs partenaires d'Axpo et Alpiq, comme les forces motrices bernoises, recommandent fortement la mise hors service des réacteurs actuels dans les 15 prochaines années en raison de problèmes sécuritaires et financiers incontournables. Certains avancent la voie d'une nouvelle forme d'énergie nucléaire qui fonctionnerait sans uranium, encore au stade de prototype, cependant rien ne permet d'envisager la commercialisation future de ce procédé.

 

L'initiative reste donc le moyen le plus fiable de garantir une sortie effective du nucléaire. Si vous vous souciez des emplois des personnes travaillant dans les centrales, sachez que désaffecter une centrale ne se résume pas à tirer la prise et glisser la clé sous le paillasson. En effet, le temps nécessaire pour fermer une centrale peut aller jusqu'à 20 ans! Nous aurons dans tous les cas besoin des personnes concernées pour mener à terme le processus de désaffectation.

 

Conclusion

J'achève cet argumentaire par l'exemple genevois. Dans les années 70, l'idée d'une centrale nucléaire à Verbois déclencha une forte opposition qui conduisit à l'insertion en 1986 d'une disposition constitutionnelle cantonale interdisant l'installation de centrales ou de centres de stockage de déchets radioactifs sur le territoire du canton. Depuis lors, les services industriels genevois ont mis sur pied une stratégie énergétique tendant vers le 100% renouvelable. Aujourd'hui, 95% de l'électricité genevoise est "propre", y compris dans les importations. Les 5% restants viennent d'une centrale à gaz luxembourgeoise, mais elle n'approvisionnera plus Genève dès 2017. Genève est donc déjà sorti du nucléaire, vit avec du courant totalement propre, et force est de constater que payer ses factures ne coûte pas un rein et on ne s'y éclaire pas à la bougie.

 

L'exemple genevois démontre qu'une Suisse sans atome est meilleure que la Suisse actuelle. Offrons-nous une politique énergétique plus propre et plus sûre, et limitons les dégâts du nucléaire aux déchets radioactifs dont nous avons déjà hérité pour plusieurs siècles. Mais surtout, mettons fin à ce lobby de l'atome qui gangrène nos institutions, s'oppose à toute forme d'amélioration de la sécurité de la population et présente son bilan lourdement déficitaire comme un modèle économique qu'il faudrait bizarrement préserver, en menaçant par-dessus le marché de demander des compensations à hauteur de plusieurs milliards si l'initiative est refusée. Ne nous laissons pas impressionner, et faisons entrer la Suisse dans un avenir sain en votant OUI à l'initiative "sortir du nucléaire".

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10/08/2016

Chronique ta mère! (Réponse à Jonas Schneiter)

Mardi 9 août, le chroniqueur Jonas Schneiter signait dans Le Temps un article intitulé « Dans tes Chambres! » Les parlements de jeunes sont inutiles! (lisez-le avant de poursuivre ici).

 

Si son texte était destiné à susciter la perplexité, c'est réussi: de quoi parle-t-il?? Il y décrit une assemblée fictive composée de "jeunes carriéristes" qui, sous l'illusion de révolutionner la société, se contenteraient de disserter futilement dans le seul intérêt d'un jeu de rôle d'imitation de vieux politicards. M. Schneiter ne donne pas un seul exemple de parlement de jeunes (PJ) qui, en Suisse en tout cas, corresponde à la définition qu'il en donne. En fait, il ne cite pas d'exemple du tout.

 

Une exemplification est pourtant nécessaire, car qui s'intéresse réellement aux PJ se rend immédiatement compte de leur hétérogénéité. Certains PJ naissent spontanément à l'initiative d'un groupe de jeunes, d'autres sur impulsion des autorités. Certains revêtent la forme d'une association de droit privé, d'autres celle d'une commission administrative qui conseille directement l'exécutif. Certains sont composés uniquement de jeunes politiciens (très rare en Suisse romande), d'autres pas. Il n'existe pas une seule forme unique de PJ, ce qui n'aurait pas échappé à M. Schneiter s'il avait simplement pris la peine de comparer hâtivement deux PJ au hasard sur Google.

 

Il affirme, également sans illustrer son propos, qu'à de rares exceptions près, les idées débattues au sein des PJ ne dépassent jamais le stade du bavardage. Au fond, cette critique est toute aussi pertinente s'agissant de ses propres chroniques, "bavardages" dont l'utilité reste purement idéale (si l'on suit son raisonnement). Je n'irai pas jusqu'à affirmer que "le journalisme" est inutile, bien qu'il pourrait aisément partager les défauts du "PJ unique" imaginé par M. Schneiter, c'est-à-dire un bavardage qui ne change rien à la société. On sait très bien que tout bavardage n'est pas forcément inutile à la société, bien au contraire; selon la formule de Grégoire Barbey, « ces structures permettent aux jeunes de se familiariser avec le fonctionnement et les principes d'un parlement, c'est-à-dire hisser la discussion et le débat comme prérequis à toute décision ».

 

Mais la seule manière de donner tort à M. Schneiter réside dans l'exemplification qu'il n'a pas souhaité faire. Il faut donc relever que c'est grâce aux Parlements de jeunes de Meyrin et de la Ville de Genève qu'on trouve des Noctambus dans le canton de Genève, un grand pas vers des nuits plus animées et des routes plus sûres. C'est aussi grâce à eux qu'on trouve des distributeurs de préservatifs dans les collèges genevois, une mesure concrète pour lutter contre les MST. C'est grâce au Conseil des jeunes de la ville de Lausanne que la loi vaudoise interdit explicitement la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle. C'est grâce au Parlement des jeunes genevois que les réfugiés mineurs non-accompagnés (MNA) du canton ont pu tenir l'hiver dernier, suite à la récolte de plus de six tonnes de vêtements chauds. Ces quelques exemples suffiront assurément à démontrer que les PJ sont bel et bien utiles à la société, et que la représentation que M. Schneiter s'en fait ne correspond pas à la réalité.

 

Soyons fair-play: il ne me semble pas que M. Schneiter soit particulièrement mal-intentionné sur ce coup. Son plaidoyer contre les structures-alibi est pertinent dans l'absolu, mais très maladroit dans les faits. On pouvait raisonnablement attendre de lui qu'en invitant "les jeunes" à ne pas imiter "les vieux", il ne commettrait pas une erreur fréquente chez ces derniers: critiquer les actes de la jeunesse sans avoir cherché à les comprendre.

 

Diego Alan Esteban
Parlement des Jeunes Genevois
Vice-Président

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16/02/2016

Caserne des Vernets: pas si vite!

Doit-on avoir du logement à tout prix? C'est la question fondamentale que je me suis posée au moment de faire mon choix sur le huitième objet cantonal des votations du 28 février. La question du coût a toujours été un élément majeur de l'élaboration de projets de logement, et nombre de ceux-ci ont été rejetés sur cette base. Les finances cantonales et communales ne sont effectivement pas encourageantes, et l'inquiétude ambiante se cristallise dès que l'on parle de logement: les psychodrames tels que ceux qu'ont connus Bernex ou encore Veyrier restent encore bien présents dans les mémoires.

 

La question ici posée par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) est différente. Le GSsA ne s'oppose pas au déménagement voulu par la Grande Muette (qui ne souhaite plus maintenir une caserne au plein milieu d'un centre urbain), et ne s'oppose pas non plus à la réalisation du PAV (plus grand projet de logement du canton), contrairement à ce que la campagne-procès d'intention du Conseiller d'Etat Pierre Maudet et de l'ensemble de la droite cantonale laisserait supposer. Le GSsA ne s'oppose pas au paquet de financements destinés à l'armée votés récemment par le Grand Conseil dans son ensemble, car seul celui qui figure dans votre bulletin de vote suscite une certaine opposition: les 21 millions en grande partie destinés au "défraiement" du déménagement de la caserne des Vernets vers Meyrin-Mategnin.

 

Premièrement, l'armée n'a pas à se comporter comme une entreprise privée qui invoquerait comme n'importe quel particulier le droit fondamental de la garantie de la propriété: elle est un service de l'administration fédérale, et doit ainsi répondre à l'intérêt public. Ce qui implique que, dans un canton en pénurie séculaire comme Genève, la construction de logements doit automatiquement prendre le dessus vis-à-vis d'un droit de superficie, tel que celui que détient l'armée sur le site des Vernets. Il est absurde de caresser ainsi un service étatique dans le sens du poil, alors qu'il est censé répondre à l'intérêt public, qu'il soit grassement défrayé ou non. Les éventuelles compensations financières destinées à l'armée ne doivent pas être une condition de son départ: l'armée doit quitter le centre-ville, point final. Les éventuelles contestations financières doivent intervenir a posteriori uniquement, et, contrairement à ce qui a été voté par le Grand Conseil, elles devront être rediscutées pour tenir compte du fait que l'armée nous rend un terrain particulièrement pollué, pour en faire reposer l'ensemble des coûts d'assainissement sur le dos du contribuable, bien entendu.
 
 
Deuxièmement, la Confédération doit faire preuve d'un minimum de cohérence: elle a bloqué jusqu'à nouvel ordre toute demande de déclassement de terrain sur sol genevois, au motif (légitime) que le canton sous-utilise ses terrains constructibles. Il devrait en découler un corollaire, celui pour la Confédération de ne pas freiner les efforts d'utilisation de ces terrains constructibles par des contraintes financières exagérées, comme cette somme de 21 millions! Ces 21 millions sont d'ailleurs inexigibles par l'armée: pour le démontrer, le GSsA invoque à juste titre l'exemple d'une situation similaire au Tessin, où un tel "défraiement" était hors de question. L'armée a donc assumé seule les coûts d'un déplacement de caserne dans le cadre de ses capacités budgétaires (grosso-modo 4 milliards de francs). Demander plus de 20 millions pour un acte effectué gratuitement ailleurs est ce qu'on appelle en langage juridique "un vrai foutage de gueule".
 
 
Troisièmement, les finances publiques souffriront une nouvelle fois d'une dépense somptuaire évitable. Alors que la droite majoritaire prétend couper pragmatiquement toute dépense injustifiée, au moyen de restrictions disproportionnées, et pour des motifs souvent dénuées de base factuelle, imposées aux domaines du personnel de l'Etat, des prestations sociales ou des investissements, elle refuse à la fois de retirer à l'Etat les compétences qu'elle juge trop coûteuses, de même qu'elle refuse simplement d'envisager toute nouvelle recette pour les caisses de l'Etat (même les plus supportables). Cette vision austéritaire des finances publiques est si rigide, que l'acceptation par la droite de cette somme de 21 millions est incompréhensible, sauf en se rappelant que l'armée est une "chasse gardée" de la droite, et que lui faire des largesses au niveau budgétaire aboutit de son côté à un probable retour sur investissement en termes de gain d'électeurs.
 
 
Pour conclure, je rappelle que l'armée est tenue de partir: si elle retarde la construction de logements en annulant son déménagement, pour la simple et mauvaise raison qu'elle n'a pas reçu de compensation financière de la part du canton de Genève, il faudra la pousser au départ, en vertu du besoin prépondérant de construire des logements, qui dépasse nettement son intérêt à garder son droit de superficie. Ensuite, le fait que l'armée fasse partie de l'appareil étatique la rend sujette à des directives venant du Conseil fédéral. C'est au Conseil d'Etat d'expliquer à ce dernier non seulement que les infrastructures de l'armée relèvent du budget de la Confédération et non des cantons, mais également que l'utilisation optimale des terrains constructibles ne peut souffrir un obstructionnisme injustifiable de l'armée. Refuser ce projet en votation signifie que le déménagement de l'armée n'est pas contesté, mais encouragé. C'est son coût pour le canton qui devra être revu à la baisse par le Conseil d'Etat. Si l'armée empêche la réalisation du PAV en restant, des mesures de rétorsion à son encontre devront être décidées. Quant aux questions financières, elles devront être renégociées par le Conseil d'Etat devant le Conseil fédéral, de façon plus favorable aux finances et aux contribuables du canton de Genève.
 
 
Pour toutes ces raisons, je vous invite à voter NON au crédit d'investissements relatif au déménagement de la caserne des Vernets à Meyrin-Mategnin.

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30/11/2015

Budget 2016: le cas des profs de musique

Chaque année, c'est plus ou moins la même chose. Le Conseil d'Etat propose au Grand Conseil un budget relativement équilibré, en privilégiant un tant soit peu le statu quo par rapport à l'année précédente. Un budget non-déficitaire mais ne glissant pas trop sur le terrain de l'austérité: voilà la "formule magique" habituelle du gouvernement genevois, qui souhaite s'assurer que son image soit celle d'un collège attentif aux souhaits de chacun des camps, dans l'intérêt de la population (ce qui est toujours bon à gagner en vue des élections en 2018).

 

La dette ne baissant pas drastiquement, le PLR peut s'adonner à nouveau à son jeu favori: les coupes budgétaires. Il peut ainsi taper à loisir sur l'Etat et les fonctionnaires et continuer à maintenir l'augmentation des recettes fiscales du canton au rang de tabou.

En face, une gauche souvent unie sur la question, tentant de résister au rouleau-compresseur de l'austérité voulue par le PLR: qualité de vie contre niveau de vie. La gauche souhaite que l'Etat-employeur soit exemplaire, ce qui passe par un refus de tout licenciement ou des baisse de salaire motivés uniquement par le contexte financier, et représente le seul bord politique ouvert à de nouvelles recettes fiscales. Le PS a d'ailleurs lancé un référendum contre la nouvelle version du contre-projet refusé lors de la votation cantonale de novembre 2014 (qui sert à calculer la contribution fiscale des bénéficiaires de forfaits) en raison du fait que le système proposé par la droite est le plus défavorable au canton: en effet, si le projet s'alignait sur la moyenne nationale, le canton pourrait obtenir 80 millions de plus.

Il faut également mentionner le MCG, dont l'objectif est de rappeler aux autres partis qu'il ne peut y avoir de majorité sans lui, et qui est prêt à tous les retournements de veste afin d'attirer à lui pendant encore un moment l'attention des autres. Enfin, l'UDC, qui se situe entre le MCG et le PLR, ainsi le PDC, qui oscille entre le PLR et la gauche suivant les objets. Voilà donc les dynamiques avec lesquelles le Conseil d'Etat doit composer dans l'élaboration du budget.

 

Le cas de la CEGM

Les importantes grèves de cette fin d'année témoignent de l'ampleur des conséquences envisageables des nouvelles coupes voulues à droite. Le Conseil d'Etat a tenu à assurer ses salariés du fait qu'aucun licenciement et aucune baisse de salaire n'auraient lieu. Le problème de cette promesse est que l'exécutif cantonal ne peut pas la tenir, lorsque des députés obtiennent des majorités sur des points qui vont dans le sens contraire. Pour ne prendre qu'un exemple, les débats budgétaires verront les députés du Grand Conseil genevois se pencher sur les écoles de musique subventionnées de la CEGM (Confédération des Ecoles Genevoises de Musique). En effet, dans l'ombre du budget se trouve un autre objet parlementaire: une loi concernant le contrat de prestations entre le canton et la CEGM pour la période 2015-2018 (PL 11582). Ce genre de projet de loi est habituellement une formalité; à l'exception du PLR (contre) et de l'UDC (abstention), tous les partis de la commission des finances étaient pour, mais un retournement de veste du MCG (dont Jean Sanchez était pourtant auteur du rapport de majorité) suivi par l'UDC a entraîné le retour de ce projet en commission pour y être rediscuté.

 

La recherche du bouc-émissaire

Cyril Aellen, député PLR, jubile. Connu pour son opposition farouche à l'Etat-providence (et à l'Etat tout court), il a érigé la "délégifération" au rang de priorité programmatique pour la législature. Il fait notamment partie d'une équipe de députés de droite qui s'affairent à vider de sa substance la LDTR (loi sur les démolitions, transformations et rénovations, qui sert notamment à protéger les locataires); pour mieux l'abolir prochainement? Dans le cas des écoles de musique, tout porte à croire que selon Cyril Aellen, elles n'ont pas à recevoir d'argent public. Cette opinion, qui sous-tend son argumentation, est à contre-courant de celle de ses concitoyens (plus de 80% des votants du canton ont soutenu l'arrêté fédéral sur la formation musicale des jeunes en septembre 2012). Si son assaut sur la CEGM aboutit, il érigera cette victoire personnelle en exemple: le sort des profs de musique, ses boucs-émissaires pour l'ensemble de la fonction publique, annoncera la couleur de l'avenir du service public genevois. 

 

On trouve dans le rapport de la commission des finances du Grand Conseil relatif au PL 11582 le rapport de minorité de Cyril Aellen, qui y expose un certain nombre de propositions visant à instaurer des "gains d'efficience" prétendument sans conséquences sur la qualité des prestations. Schématiquement, il isole les heures d'enseignement du cahier des charges de l'enseignant, tout le reste tombant dans une catégorie "fourre-tout" de sa concoction qu'il nomme "tâches notamment administratives". Il ne ressort pas du rapport des débats de la commission qu'il ait déposé des amendements dans ce sens, mais plutôt qu'il ait décidé de ne faire son travail de député qu'en vue de la session publique, devant les caméras. Pour l'essentiel, il ressort de ses explications que le Conseil d'Etat n'aurait "pas fait assez" pour lutter contre la dette du canton (en grande partie due au sauvetage de la BCGE ainsi qu'à la baisse d'impôts de 2009, en pleine crise financière mondiale). Il propose de réduire les "charges administratives" de la fonction d'enseignant de musique afin de pouvoir en augmenter le nombre d'heures de cours.

 

Ce que font les profs de musique

Quelques précisions toutefois: Cyril Aellen n'est pas actif dans une profession du milieu artistique. Il s'indigne du faible nombre d'heures d'enseignement comprises dans un temps-plein d'enseignement musical (qu'il soit individuel ou collectif), invoquant l'égalité avec les autres salariés de l'Etat. Mais il lui manque de toute évidence la connaissance de la profession dont il critique le fonctionnement. Le système qui prévaut à ce jour est le suivant: le professeur donne des cours (le plus souvent individuels) de 45 minutes (ce qui peut varier suivant les écoles) à chaque élève, en sus de la préparation dudit cours, le contact régulier avec les parents d'élèves, le suivi de l'élève, la participation à divers projets et événements (comme la fête de la musique, des présentations d'instruments dans les écoles, etc.), l'organisation d'auditions ou encore la pratique instrumentale individuelle. Le professeur a donc logiquement une charge de travail proportionnelle au nombre d'élèves dont il a la responsabilité.

 

De plus, ses horaires dépendent des disponibilités des élèves, donc généralement en-dehors des horaires de l'école obligatoire. Préparer l'horaire de la semaine d'enseignement est donc un véritable casse-tête, et une augmentation du nombre d'heures de cours augmenterait le temps de travail en soirée et en fin de semaine. Passé l'étape de l'horaire, il ne reste donc qu'à préparer chaque cours hebdomadaire pour de faire progresser l'élève en vue des auditions (organisées par le professeur) et des examens, sans oublier qu'un minimum de paperasse est nécessaire. Lorsqu'il est confronté à un élève ayant des difficultés, le prof de musique passe davantage de temps à préparer ses cours afin que l'élève puisse malgré tout garder le niveau requis; en cas d'échec, le contact avec les parents - lorsqu'il est aisé - peut prendre encore plus de temps. 

 

Pour prendre un exemple capital dans le contexte actuel, la pratique instrumentale prend une part importante du temps de travail du prof de musique (même si Cyril Aellen la classe dans la catégorie des "tâches administratives", ce qui démontre sa méconnaissance de la question), qui correspond à une part totalement disproportionnée de son salaire (qui couvre 180h de pratique instrumentale par an, soit un peu plus de 10h par mois, alors qu'un prof de piano par exemple a tendance à travailler son instrument à raison de 10h par semaine au strict minimum).

 

Enfin, il faut relever que le prof de musique transmet un enseignement précieux, qui instille une partie de patrimoine culturel dans la société. L'enseignement de la culture apporte des notions qui n'ont pas de valeur financière potentielle a priori, contrairement à une formation dans le domaine des professions libérales par exemple, car l'enrichissement qu'il apporte est d'ordre intellectuel, et contribue à la créativité de l'individu. Il est important de reconnaître la valeur idéale de la musique, à l'heure où cette branche sombre dans l'ordre des priorités de l'enseignement public (à l'image de la récente fermeture de l'OS musique au Collège Voltaire), malgré la votation de 2012 précitée, qui ne suffit pas - en soi - à régler le problème.

 

Le projet de Cyril Aellen

Non content du préavis de la commission des finances de soutenir le projet de loi du Conseil d'Etat, Cyril Aellen a eu les mots pour convaincre l'extrême-droite de renvoyer le projet en commission des finances. Un coup de force réussi pour le député, qui gagne en influence au moment de remettre sur la table ses propositions précédemment refusées. En particulier, sa proposition d'augmenter le nombre d'élèves correspondant à un temps-plein (un 100% correspondrait à 36 élèves), avec en contrepartie une diminution prévue des "tâches administratives" (parmi lesquelles il range notamment l'organisation d'auditions ainsi que la pratique instrumentale). Donc augmenter le nombre d'élèves mais réduire les prétendues "tâches administratives": insensé, quand on sait que ces tâches augmentent proportionnellement au nombre d'élèves, quoi qu'en décrète Cyril Aellen.

 

L'objectif d'augmenter le temps plein à 36 élèves veut dire que la majorité du corps enseignant subira un manque à gagner (soit une baisse de salaire, contraire aux promesses de Cyril Aellen et du Conseil d'Etat), estimé globalement autour des 16%. Ce manque pourrait éventuellement être comblé, à condition de prévoir l'accueil d'élèves supplémentaires: or, Cyril Aellen n'envisage pas une telle augmentation. Son objectif - qui n'est pas viable sur le long terme - est de ne pas créer de nouveaux postes au moment d'un départ à la retraite, mais de faire des professeurs de musique des salariés à 100% (pour environ 30h/semaine sans compter notamment la pratique instrumentale - indispensable dans les professions musicales - et les auditions - qui constituent le but de l'enseignement musical, à savoir permettre aux élèves de se produire devant un public) avec un cahier des charges si disproportionné que seuls les professeurs sans vie familiale ou extra-professionnelle pourraient espérer éviter un burn-out.

 

L'épuisement programmé des enseignants de musique, accompagné des baisses de salaires mentionnées ci-dessus, est une véritable cure d'austérité que la droite PLR-UDC-MCG semble vouloir infliger aux écoles de la CEGM (les trois plus grandes en particulier: CMG, CPMDT et IJD), indépendamment de la qualité de l'enseignement qui y est dispensé: les commissaires libéraux-radicaux n'ont d'ailleurs jamais remis en cause ce fait, arguant que le saignement du service public dans ce secteur est justifié simplement en raison du contexte difficile pour les finances publiques. On pourrait penser que le projet de Cyril Aellen fait partie d'une démarche plus globale, tendant à sauver l'Etat genevois sur le long terme, mais il n'y a qu'à relever que ce même Cyril Aellen est l'auteur du PL 11398 dit du "personal stop". Ce projet serait une catastrophe pour tous les domaines du secteur public (énergie, sécurité, enseignement, entretien des routes, voirie, justice...), et son objectif devient tout d'un coup évident: tuer les écoles de musique subventionnées, et par extension la fonction publique, à petit feu.

 

Perspectives d'avenir

Mardi prochain aura lieu une nouvelle journée de grève. En décembre, les députés voteront le budget 2016 du canton et, probablement début 2016, la commission des finances rendra son nouveau verdict relativement au PL 11582: espérons que pour ces deux objets, le Grand Conseil saura prendre une voie moins dommageable que celle dans laquelle Cyril Aellen veut l'embarquer. Cette solution rend impossible le maintien de la qualité des prestations étatiques, contrairement aux promesses de ce même député. Quant au "personal stop" dont il est également l'auteur, je ne peux que vous inviter à signer le référendum contre ce projet de loi irresponsable et suicidaire; si par impossible le canton réussissait à éliminer 200 millions de la dette chaque année, il faudrait attendre 25 ans avant de pouvoir embaucher du personnel à l'Etat! Comment voulez-vous que l'Etat remplisse les missions qui lui sont imposées par le peuple et le parlement si les personnes auxquelles cette tâche est délégués sont en nombre insuffisant, sous-payés, écrasés par un cahier des charges bien trop lourd et en vouant de facto à l'échec professionnel la quasi-totalité des étudiants visant le domaine de l'enseignement?

 

Les objectifs constitutionnels et légaux que l'Etat a le mandat de remplir ne peuvent être assurés sans l'aide de fonctionnaires. Et un Etat-employeur doit être en mesure de traiter dignement ses salariés. Cette priorité n'est pas celle de Cyril Aellen, dont le jusqu'au-boutisme ne manquera pas de produire des conséquences catastrophiques si ses projets sont suivis d'effets. Si combattre le "personal stop" par le référendum et participer au sens large à la mobilisation contre les restrictions budgétaires aussi injustifiées et dommageables que celles que j'ai exposées dans le présent article est une bonne chose, le pire problème de la politique budgétaire genevoise réside dans la forte présence des stéréotypes.

 

Haine anti-fonctionnaires

La droite genevoise adore mettre en scène les fonctionnaires tels des enfants gâtés, qui rouspètent pour un rien, et dont le but est de ne rien faire tout en se faisant payer par le contribuable. Ce stéréotype est dangereux, dans la mesure où il guide l'argumentation des partis que ce stéréotype arrange bien: je pense en particulier au PLR, qui n'a eu cesse d'ostraciser les milliers de salariés de l'Etat afin que ses propositions de coupes aient de meilleures chances d'être acceptées. La droite se gargarise régulièrement avec les statistiques démontrant que les fonctionnaires genevois figurent parmi les mieux payés du monde (sans rappeler que ce fait est normal, sachant que Genève fait régulièrement partie du podium des endroits les plus chers du monde): une statistique qui pousse la même droite à affirmer vouloir couper partout, mais bizarrement pas le 14ème salaire des fonctionnaires. L'attitude du premier parti du canton est à cet égard inquiétante, car au final elle incite à la haine anti-fonctionnaires, comme le démontre l'attitude du MCG (dont l'inexistence de sa prétendue "aile sociale" ne fait désormais aucun doute).

 

Il n'y a pas de place en politique pour les postures dogmatiques, les effets d'annonce et les stéréotypes insultants. L'heure est au travail de fond, en toute transparence, pas aux coups de force négociés en coulisses. Le sort de la CEGM doit maintenant arriver sur le devant de la scène, sous peine de voir tout un pan des prestations étatiques s'effondrer. Chères et chers députés, j'espère qu'il y a un nombre suffisant parmi vos rangs de personnes gardant à l'esprit que les propositions de Cyril Aellen ne sont rien d'autre qu'un suicide de l'Etat.

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10/11/2015

Commémorer dignement la fusillade de 1932

Pour la première fois hier soir, je me suis rendu à Plainpalais, pour commémorer les victimes de la fusillade commise il y a 83 ans, à quelques mètres de l'endroit depuis lequel j'écris ce billet.

 

Commémorer la fusillade de Plainpalais, c'est rappeler l'histoire de la répression - et du meurtre - de manifestants venus clamer leur opposition au fascisme, à une époque où l'Union Nationale (parti suisse antimarxiste et antisémite, sympathisant des nazis) de Géo Oltramare comptait 15 députés au Grand Conseil genevois. C'est rappeler que l'antifascisme est une idéologie qui dépassait déjà les simples frontières partisanes avant même le début de la seconde guerre mondiale. S'opposer au fascisme, c'était (et c'est) s'opposer à l'idéologie de la haine, de la domination, de la division par excellence.

 

La fusillade de Plainpalais représente le paroxysme, à l'échelle genevoise, des tensions politiques des années 30. Les gaffes des autorités de droite de l'époque, largement aidés par une armée incompétente et répressive (dont les recrues inexpérimentées tuèrent 13 manifestants et badauds non-armés), leur ont valu une lourde sanction politique de la part des Genevois en deuil. Cet événement a ensuite mené à une division historique du socialisme qui perdure encore aujourd'hui. Je m'attendais donc logiquement à une commémoration solennelle, reposant sur le message simple et rassembleur de: "plus jamais ça".

 

Je fus déçu en mal. Certes, comme le veut la coutume, on prononça les noms des victimes pendant que les participants à la commémoration déposaient des fleurs au pied du monument. Mais la part de superflu était impressionnante: des banderoles "save the refugees", des pancartes de soutien à la grève de ce mardi, des discours contre le "paquet Berset" et la réforme de l'AVS, etc. J'étais venu pour commémorer un événement symbolique de l'anti-fascisme, j'ai eu l'impression de me retrouver au beau milieu d'un rassemblement d'Ensemble à Gauche, devant subir les mêmes discours que j'entends à n'importe quel événement politique, avec les mêmes arguments, les mêmes revendications. Plusieurs messages brouillés dans une masse hétérogène où les victimes de 1932 disparaissent dans la masse.

 

Je suis bien évidemment pour que les réfugiés soient protégés et accueillis: qu'ils subissent la galère dans leur pays d'origine, sur la route de l'exil ou ici, sur le plancher des vaches. De plus, je soutiens la grève d'aujourd'hui, je m'opposerai vraisemblablement au budget 2016 vu la direction qu'il semble prendre, et je m'opposerai - comme à peu près tout le monde à gauche dans ce canton - aux deux points spécifiques de la réforme de l'AVS qui posent problème (retraite des femmes à 65 ans, baisse du taux de conversion à 6%). Par ailleurs, cette réforme de l'AVS est habituellement nommée "paquet Berset", selon toute évidence par des personnes qui n'ont pas compris que les voix minoritaires du Conseil fédéral sont tenues secrètes en application de la LOGA, rendant impossible la tâche de savoir quelle majorité gouvernementale est à l'origine des points éventuellement problématiques.

 

Dans les commémorations de 1932, il y a une dimension symbolique, solennelle, qui a de toute évidence été abandonnée par les organisateurs. Le soir de chaque 9 novembre est devenu un simple prétexte pour organiser des meetings de gauche sur des sujets qui sont certes importants, mais qui n'ont qu'une pertinence très marginale vis-à-vis de l'objectif de la manifestation. Meeting d'une gauche d'ailleurs si sectaire, que le "paquet Berset" a été jugé plus pertinent en ouverture de la manifestation qu'une intervention d'une représentante du GSsA, quand bien même les événements de 1932 étaient éminemment empreints des idées antimilitaristes.

 

La manifestation en souvenir de la fusillade de 1932 ne doit plus être une simple occasion en or de faire de la comm' pour certains milieux de gauche. Elle doit rester (l'a-t-elle seulement été un jour?) dans le cadre d'une commémoration, où le respect dû aux morts reste la priorité, le message est également important, mais sans oublier que ce message se limite logiquement à l'antifascisme et à l'affirmation des droits fondamentaux, nécessaires à la démocratie. Si la situation ne change pas, alors cette manifestation, au potentiel rassembleur pourtant notable, restera l'apanage d'une minorité. Et je ne serai pas le dernier à trouver que c'est dommage.

Écrit par Diego Esteban dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook |