21/03/2016

Genève n'est pas Vaud

Dimanche, les Vaudois ont accepté, à une majorité écrasante, l'accord interpartis sur la troisième réforme de l'imposition des entreprises (RIE III). Le canton était ainsi le premier de Suisse à voter un tel projet, qui plus est par anticipation, le parlement fédéral devant voter en juin seulement la loi-cadre qui instaurera la nouveauté demandée à la Suisse par la communauté internationale: l'unification du taux d'imposition, en lieu et place de deux taux distincts (à Genève par exemple, les sociétés "ordinaires" sont imposées autour de 23%, les sociétés "à statut" autour de 10%). Malgré des appels nombreux formulés à l'endroit de la classe politique genevoise pour imiter nos voisins, il est manifeste que le modèle vaudois est difficilement transposable à Genève.

 

Si Vaud a réussi à trouver une solution consensuelle, cela est principalement dû aux dynamiques politiques particulières du canton. Deux partis (PLR et PS) détiennent une large majorité des sièges au niveau cantonal, et lorsqu'ils ont décidé de s'asseoir à la même table pour négocier une solution, chacun acceptant par ce fait de ne pas obtenir tout ce qu'il souhaite pour en obtenir au moins une partie, ils partaient déjà avec une bonne longueur d'avance sur un succès. Contrairement à Genève, le PS y est davantage un parti institutionnel qu'un parti d'opposition, et le PLR y est composé davantage d'anciens radicaux que d'anciens libéraux (donc une posture moins "anti-Etat" qu'à Genève). Enfin, il faut relever que deux sommités du monde politique romand (Pierre-Yves Maillard, PS, et Pascal Broulis, PLR, tous deux anciens candidats au Conseil fédéral) ont mené les discussions, et que la réforme vaudoise a donc pu bénéficier d'un leadership important.

 

A Genève, les dynamiques sont plus complexes, car au Grand Conseil, il faut au moins trois partis pour former une majorité, et aucun de ce qu'on appelle les "trois blocs" (gauche, droite et extrême-droite) n'en a la capacité. Le compromis à la vaudoise semble encore moins probable lorsqu'on se rend compte que chaque "bloc" est lui-même clivé, ces alliances reposant le plus souvent sur un contexte électoral, leur durabilité au fil de la législature est donc plus que douteuse. Mentionnons enfin que le duo Maillard-Broulis n'a pas "d'alter ego" genevois.

 

L'accord vaudois a été quasi-unanimement reconnu comme équilibré. Il comprenait un taux à 13.8% qui était suffisamment bas pour rassurer ceux qui craignent qu'une fiscalité trop contraignante fasse fuir les entreprises, ainsi que diverses mesures étendant la protection sociale de la population, dont un droit à un subside partiel d'assurance-maladie dans les cas où le montant des primes dépasse 10% du revenu. Relevons que lesdites mesures ne compensent pas les pertes fiscales que provoquerait une baisse globale du taux d'imposition, mais le canton de Vaud peut se le permettre, vu sa santé financière notoire.

 

Genève, au contraire, vit une double crise économique. Une crise des recettes d'abord, plombée par 15 ans de baisses d'impôts (évaluées à plus d'un milliard de francs par an selon la Tribune de Genève). Une crise de la dette ensuite, qui a nettement augmenté depuis le début du siècle, en particulier, par exemple, en raison du sauvetage de la BCGE par l'Etat. Un éventuel accord genevois devra donc miser sur une solution qui ne baisse pas les recettes ni n'augmente la dette. En vertu de ce qui précède, il faut donc soigneusement distinguer les acteurs et le contexte entre les deux cantons, afin de comparer ce qui est comparable.

 

Dans la mesure où c'est le Conseil d'Etat, en particulier son ministre des finances Serge dal Busco (PDC), qui détient toutes les informations, il faut en premier lieu s'intéresser à ce qu'il propose. En son temps, le prédécesseur de Serge dal Busco, David Hiler (Verts), avait affirmé que Genève suivrait la voie d'un taux à 13%, et le gouvernement cantonal s'en est tenu à cette posture depuis lors, même après son départ. Sur le plan politique, un taux à 13%, pris individuellement, impliquerait des baisses de recettes se chiffrant à plusieurs centaines de millions de francs par an auxquelles il est certain que la gauche ne pourra pas souscrire, sous réserve d'éventuelles compensations. Or, sur ce plan-là, le gouvernement cantonal a avancé une proposition de compensations sur les charges patronales tant dans l'économie privée que publique, pour une somme dérisoire. Mais au-delà de l'annonce du taux et d'éventuelles compensations, Serge dal Busco s'est laconiquement contenté d'affirmer que nous n'aurons pas plus de nouvelles avant que le parlement fédéral vote en juin.

 

Le Conseil d'Etat en fonction depuis fin 2013 s'est montré à de nombreuses reprises incapable de fédérer les acteurs politiques, notamment sur des sujets importants, comme le budget 2016, dont l'entrée en matière a été refusée à la quasi-unanimité du Grand Conseil. Je rectifie: le Conseil d'Etat sait fédérer... contre lui. En matière de finances, Serge dal Busco ne se montre pas très compétent dans la défense des projets gouvernementaux, souvent refusés, ou du moins fortement contestés. Il s'agit probablement d'une des raisons pour lesquelles le Conseil d'Etat a décidé de ne pas lui laisser l'entier de la responsabilité du chantier de la RIE III, le flanquant pour l'occasion de Pierre Maudet (PLR) et Antonio Hodgers (Verts) au sein d'une délégation gouvernementale.

 

Les communes se montrent actuellement très méfiantes vis-à-vis du manque de communication du Conseil d'Etat, et pas seulement au sujet de la RIE III. Et pour cause: leurs pertes fiscales en cas de taux à 13% s'élèveraient, pour plusieurs d'entre elles, à des millions de francs par an. Raison pour laquelle les six plus grandes communes (toutes membres de l'Union des villes genevoises) sont sur le qui-vive et tentent avec insistance de convaincre le gouvernement d'ouvrir un dialogue. Le PS fut le premier parti à réagir, en mettant sur la table un début de solution: le plus grand parti de gauche estime que le plus important est d'aboutir à une situation qui ne mette pas en danger les prestations publiques (donc: objectif 0 pertes fiscales), sur la base d'une équation équilibrée, dont le taux n'est que l'une des inconnues. Le PS est ouvert à tout taux entre 13% et 16%, à condition que les éventuelles pertes fiscales soient compensées ailleurs.

 

Ces démarches suffisent-elles à entamer un dialogue? Assurément non, puisque les autres partis sont restés relativement muets sur la question. On peut se douter qu'un éventuel accord pourrait se dégager entre les partis dits gouvernementaux, sous réserve de l'imprévisible MCG. Cependant, il faut remarquer que le retrait à Serge dal Busco de la responsabilité exclusive du dossier RIE III (une sorte de mise sous tutelle masquée) fait suite à une situation similaire concernant l'autre PDC au Conseil d'Etat Luc Barthassat fin 2014. Le PDC est ainsi mis sous pression, ses deux ministres se devant de réussir sur au moins un dossier majeur; sinon, le bilan gouvernemental du parti sera particulièrement mauvais. Cette situation intéresse potentiellement le PLR, qui souhaite regagner son troisième siège perdu en 2013 au profit du PDC. En automne 2015, PLR et PDC ont signé un accord stipulant que l'entente enverrait 5 candidats (2 PDC et 3 PLR) au Conseil d'Etat. Il est pressenti que François Longchamp ne se représentera pas, et les noms évoqués actuellement sont tous issus de l'aile libérale, qui ne compte plus de représentant au gouvernement depuis l'éviction d'Isabel Rochat: Nathalie Fontanet, Cyril Aellen et Benoît Genecand. L'ultralibéral Cyril Aellen n'est pas connu pour être un fan du compromis; ses projets aboutissent souvent à une majorité PLR-extrême-droite, contre une minorité gauche-PDC. Son rôle sera déterminant pour l'avenir de l'entente, puisque le PDC est conscient qu'avec la RIE III se joue une partie de son avenir électoral.

 

C'est ainsi que l'on se rend compte de l'urgence de la situation: la méga-période électorale que connaîtra le canton (cantonales en 2018, fédérales en 2019, municipales en 2020) approche à grands pas. Si la Genève politique ne se met pas d'accord d'ici un an environ, il sera trop tard pour le compromis. En effet, un parti ne gagne une élection qu'avec une identité politique claire et convaincante, et la culture du compromis en fait rarement partie: en campagne, c'est le dogme qui compte. Le "premier pas" du PS est encourageant à ce titre, en cela qu'il invite les autres partis à mener le débat en lieu et place d'un Conseil d'Etat qui manque singulièrement d'anticipation. On espère que l'invitation trouvera réponse.

Écrit par Diego Esteban dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook |

06/01/2016

Catégoriser les jeunes? Impossible!

Lettre ouverte adressée par le Parlement des Jeunes Genevois (PJG) aux médias.

 

Catégoriser la jeunesse : une tâche impossible très prisée dans le débat public

Fin 2015, certains médias avaient une fâcheuse tendance à pratiquer le simplisme lorsqu’ils abordaient un sujet touchant « les jeunes ». Trop souvent, ils ne résistaient pas à l’envie de coller à ces jeunes une étiquette unique. Notre génération doit ainsi subir les conséquences déplorables d’un certain journalisme se contentant de généraliser, alors que – et nous allons tenter de le démontrer – la jeunesse ne se laisse que difficilement catégoriser. Espérons que le monde médiatique prenne pour 2016 la résolution de voir les 50 nuances de gris qui caractérisent les jeunes, et abandonne le portrait noir et blanc qu’il dépeignait généralement jusqu’à présent.

 

« Les jeunes votent UDC » ?

Suite aux dernières élections fédérales, le Matin dimanche du 25 octobre titrait sans nuance dans une manchette : « les jeunes votent UDC ». Cette affirmation présentée comme une révélation remplaçait ainsi la caricature du jeune votant à gauche qui prédominait jusqu’à présent. Ce type de formulation essentialiste est vide de sens et déforme la notion de « jeunesse » : seul le choix politique le plus populaire des jeunes votants est mentionné, au détriment de tous les autres choix (ou non-choix). En réalité, le Matin avait réalisé un sondage sur un échantillon de quelques centaines de jeunes votants : ses résultats plaçaient l’UDC (25%) devant le PS (23%). Si l’on prend les résultats des élections pour l’ensemble de la population, l’UDC a récolté près de 30% des voix ; et à notre connaissance, aucun média n’a titré que « les aînés votent UDC » !

 

La jeunesse est plurielle

De plus, il est étonnant de la part du quotidien de sous-entendre que le comportement des jeunes qui votent est représentatif de toute la jeunesse, alors que seul un jeune sur trois vote. L’ampleur du phénomène abstentionniste en Suisse limite ainsi de facto drastiquement toute tentative de généralisation de la jeunesse. Cependant, les titres sensationnalistes des médias ne connaissent aucun obstacle. Pas même ce rapport (« Ma Suisse et moi ») de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) datant de juin dernier qui constate que les positionnements politiques des jeunes ne diffèrent que peu de ceux de leurs aînés. Selon ce rapport, « la jeunesse n’est pas uniforme » ; « il serait plus juste de parler de jeunesses […], pas une jeunesse ». Le monde médiatique aurait beaucoup à apprendre des constats de la CFEJ.

 

Les jeunes ne sont pas interchangeables

Le Parlement des Jeunes Genevois (PJG) a de son côté vécu très directement les effets négatifs du traitement médiatique des jeunes : dans un reportage diffusé le 10 novembre au 19:30, certains membres du PJG avaient été mis en scène pour que leurs propos soigneusement coupés illustrent certains résultats jugés réactionnaires d’une étude sur les jeunes. Pourtant, lors du tournage, ils avaient été invités à exprimer leur voix propre avec ses nuances et sa singularité. En visionnant les séquences vidéo, les personnes concernées ont eu l’impression d’avoir été instrumentalisées, associées à un message auquel elles n’adhèrent pas à titre personnel. Comme si tout jeune était interchangeable.

 

Généralisations offensantes

La diversité qui caractérise la jeunesse est également à relever à la lumière des événements du 19 décembre dernier à Genève. En effet, à l’issue d’une manifestation qui a mal tourné, « les jeunes » furent pointés du doigt pour les tags, les vitres cassées et autres déprédations constatées. « Tous dans le même sac » : c’est le message blessant qu’ont ressenti plusieurs membres du PJG. Notre association s’engage pourtant pour la culture de la nuit avec 34 autres associations de jeunes au sein du « Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée » : ces nombreux jeunes qui ont choisi des voies démocratiques pour faire entendre leurs revendications ont ainsi été assimilés à une petite minorité d’autres jeunes ayant choisi la violence. Que plusieurs personnes, dont des élus du Grand Conseil, aient parlé sans nuance de « jeunes » sur les réseaux sociaux pour désigner les auteurs de la casse est tout simplement indécent.

 

Nous ne nions pas que des jeunes votent UDC, commettent des déprédations, aillent au Grand Théâtre et jouent au Scrabble. Il est cependant essentiel pour les médias de savoir manier la nuance lorsqu’elle est nécessaire. Réduire la jeunesse à une entité uniforme et homogène, c’est prendre le risque d’une part de provoquer des stigmatisations indésirables à l’égard des jeunes différant de la « norme », d’autre part d’accentuer le sentiment d’altérité que les jeunes ressentent à l’encontre d’institutions et de médias qui ne cherchent pas assez souvent à les comprendre. La jeunesse est plurielle, inclassable en tant que telle, à l’image des adultes : inutile d’essayer de la catégoriser, cette tâche est impossible.

 

Sylvain Leutwyler, Président du PJG
Diego Alan Esteban, Vice-Président du PJG

12/02/2014

Droit de vote à 16 ans?

Mardi 11 février 2014, Romain de Sainte Marie (28 ans, Député, Président du PS Genevois) et Caroline Marti (24 ans, Benjamine du Grand Conseil, ancienne co-Présidente de la Jeunesse Socialiste Genevoise) ont présenté à la Tribune de Genève leur proposition d'octroyer les droits politiques (sauf l'éligibilité) à tous les jeunes âgés de 16 ans aux niveaux cantonal et communal (note: le droit de vote communal inclut les résidents étrangers, conformément à la votation populaire du 24 avril 2005).

 

Samedi 2 novembre 2013, la question avait fait l'objet du grand débat de la dernière Conférence des Parlements de Jeunes à Lausanne, en présence notamment de Fathi Derder, Conseiller National (Vaud, PLR), Mathias Reynard, benjamin des Chambres Fédérales (Valais, PS), et Jérémy Seydoux, plus jeune candidat au Grand Conseil genevois (Vert'libéraux). J'y avais posé la question suivante: pourquoi faudrait-il s'arrêter à 16 ans seulement? Pourquoi pas un droit de vote dès la naissance? En effet, qu'est-ce qui justifie le fait d'ôter la possibilité de voter à une personne en raison de son âge, sachant que l'irresponsabilité en matière de droit de vote ne fait évidemment pas l'objet d'un monopole des mineur-e-s? Cette question, intentionnellement provocatrice, pose cependant le point de départ de la problématique.

 

Le question de l'âge est en effet une pierre angulaire de l'octroi des droits politiques. De ce point de vue, s'il semble évident que ceux-ci doivent être garantis dès la majorité civile au moins, il n'y a pas a priori de seuil minimum fixe et immuable qui soit forcément plus juste qu'un autre. Dans le canton de Glaris par exemple, le droit de vote à 16 ans est en vigueur et ne fonctionne pas moins bien que le droit de vote à 18 ans dans le reste du pays. En revanche, il est clair qu'un droit de vote pour des enfants de moins de 12 ans en tout cas (c'est-à-dire avant le début de l'enseignement secondaire et par conséquent des premiers cours d'éducation citoyenne) serait un autogoal pour la démocratie: en effet, un enfant reste très influençable dans son plus jeune âge, et ses parents auraient ainsi un "droit de regard" de fait sur ses décisions politiques qui ne permettrait pas "l'expression libre de la volonté des électeurs" (article 25 du Pacte de l'ONU relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Suisse). 

 

Il existe donc une tranche d'âge assez floue (située grosso-modo entre 12 et 18 ans) au cours de laquelle il est généralement admis qu'une personne aura acquis la maturité lui permettant de prendre en main son passage à l'âge adulte. A mon avis, synchroniser l'âge minimum du droit de vote à celui de la majorité civile n'est pas une évidence qui s'impose en tous cas. Une des critiques souvent opposées au droit de vote à 16 ans, comme l'a notamment affirmé Brice Arduini (Conseiller municipal MCG, Vernier, et ancien Président de la Jeunesse MCG) sur Léman Bleu, est celle de la capacité des jeunes de cet âge à prendre des décisions d'ordre politique; force est de constater qu'être adulte n'implique pas le fait d'être mature politiquement: ça et là, je vois des personnes déclarer voter sans prendre au sérieux leur droit, c'est-à-dire sans lire les textes sur lesquels elles sont appelées à s'exprimer, ou ne se contentant que de la lecture de l'intitulé. Les divers comportements qui conduisent à la prise d'une décision irrationnelle ne sont pas liés à l'âge: de ce point de vue, je ne vois pas des jeunes de 16 ans se conduire de manière plus incapable que leurs aînés.

 

Un autre contre-argument, parmi ceux qui n'avaient pas déjà été opposés à l'octroi du droit de vote aux femmes (en 1960 à Genève puis en 1971 au niveau national, voire en 1990 pour Appenzell Rhodes-Intérieures), est celui de la responsabilité. Une des premières réactions à la proposition de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti fut celle d'Aristos Marcou, responsable de la communication chez les Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois, et qui reprit justement cet argument: "si la majorité est fixée à 18 ans, l'accession au droit de vote doit se faire au même âge." Il va de soi que l'éligibilité impose une responsabilité énorme, mais il en va différemment s'agissant des autres droits politiques (droit de vote, de lancer et de signer des initiatives et référendums), qui impliquent un engagement moindre et des connaissances bien moins étendues. D'ailleurs, dans la proposition de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti, le droit d'être élu n'est pas octroyé aux jeunes de 16 à 18 ans. En réalité, ce choix répond avant tout à des contraintes de niveau fédéral (comme la responsabilité pénale, qui est fixée à 18 ans), dont la modification ne se justifierait pas par la simple volonté d'un seul canton de faire élire ses jeunes. De plus, en ce qui concerne l'élection du Conseil d'Etat genevois, il faut avoir 27 ans pour être candidat.

 

Sachant donc que l'éligibilité ne fait pas partie du projet, je suis donc en faveur d'une extension des droits politiques cantonaux et communaux à partir de l'âge de 16 ans. Mais il faut garder à l'esprit que le droit de vote à l'âge de 16 ans en tant que tel n'est pas un but en soi: cette extension revêt un caractère épiphénoménal par rapport à la question principale qui sous-tend l'idée de Romain de Sainte Marie et de Caroline Marti. En effet, les droits politiques sont au coeur de ce qui fonde la démocratie, et celle-ci ne peut fonctionner durablement que si le corps électoral participe véritablement au processus. En Suisse, la participation électorale gravite habituellement autour des 50%, ce qui implique que les décisions faiblement majoritaires ne recueillent en réalité le soutien d'un-e seul-e citoyen-ne sur quatre. Sachant de plus que la participation électorale des jeunes s'élève à 30% en moyenne, on peut craindre une diminution progressive de l'utilisation du droit de vote en Suisse. Ainsi, il est important d'initier véritablement la jeunesse au fonctionnement de la démocratie, au rôle du citoyen et aux choix que celui-ci est amené à faire dans sa fonction de membre du corps électoral.

 

Il y a donc un sérieux besoin de renforcer l'éducation citoyenne, et surtout à Genève. L'idéal serait de permettre aux jeunes de suivre des cours d'initiation à la citoyenneté et à la politique à 16 ans, au moment où ils sont déjà amenés à prendre des décisions sur leur avenir professionnel ou universitaire. De ce fait, un droit de vote à 16 ans instauré simultanément permettrait à ces jeunes de mettre directement en pratique leurs connaissances nouvellement acquises du système et d'apprendre in concreto à former leur propre opinion. La motion proposée par Romain de Sainte Marie et Caroline Marti permettra d'apporter cette lacune qui existe actuellement en matière de droits politiques au niveau des autorités, car jusqu'ici, ce furent surtout les associations d'élèves (votations blanches dans les écoles) et des associations de jeunesse comme le PJG (débats participatifs, vulgarisation des informations politiques, etc.) qui se sont le plus investis dans le développement de l'éducation citoyenne, sans réellement avoir été écoutées.

 

La motion de Romain de Sainte Marie et Caroline Marti, qui représentent à eux seuls deux tiers des Députés de moins de 30 ans au Grand Conseil genevois, a encore un long chemin à parcourir. J'espère ardemment qu'elle conduira à un changement institutionnel incluant davantage la jeunesse dans cette société politique qui l'oublie trop souvent.

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30/12/2013

La stigmatisation des politiciens?

A lire ce qui est écrit ça et là, dans les journaux ou sur internet, on pourrait penser que - comme il y a maintenant fort longtemps - les "gouvernants" et les "gouvernés" sont deux catégories de personnes strictement distinctes l'une de l'autre. Or, la démocratie a justement pour vocation de tempérer la délimitation autrefois imperméable entre ceux qui détiennent le pouvoir, et ceux qui n'en ont aucun: par conséquent, aujourd'hui en Suisse, chacun-e a le droit de faire valoir sa voix, chacun-e partage le pouvoir étatique avec ses concitoyen-ne-s et chacun-e peut même être élu-e par le peuple sans condition préalable (ou plutôt, sans condition préalable insoutenable).

 

De ce fait, on voit que le principe du politicien-citoyen, ou politicien de milice, est pleinement réalisé: le gouffre que l'on constate entre les élites et la population dans des pays comme la France est inexistant de ce côté de la frontière. J'aime prendre comme exemples Stéphane Florey, chauffeur aux TPG et élu au Grand Conseil, Anne Emery-Torracinta, institutrice et Conseillère d'Etat, ou encore Caroline Marti, étudiante devenue benjamine du Grand Conseil genevois, pour illustrer la réalité du rapport entre élus et population, loin des assemblées parlementaires ou organes gouvernementaux apparemment réservés aux avocats et aux chefs d'entreprise, dans le pire des cas à des politicien-ne-s professionnel-le-s, avares du pouvoir.

 

Par ces écrits, je réagis notamment à cette citation de Frédéric Bastiat, aperçue il y a quelques jours sur le compte facebook du jeune libéral-radical genevois Laurent Naville:

"Partira-t-on toujours de cette fatale hypothèse, que tous les gouvernants sont des tuteurs et tous les gouvernés des pupilles ?"

Pour de très nombreuses personnes, cette phrase est d'une actualité irréfutable en Suisse, quand bien même son auteur (français) naquit en 1801, il y a plus de deux siècles. Pourtant, il n'en est rien: les "gouvernants", en Suisse, font partie du peuple, ils sont simplement des citoyens auxquels une fonction supplémentaire a été conférée démocratiquement. Ils sont comme nous!

 

Une autre richesse que nous offre la politique suisse est l'accessibilité des autorités. L'expérience nous montre quotidiennement que l'erreur est humaine, et que nous ne sommes pas toujours en mesure de réparer celles que l'on commet soi-même. Ainsi, les "gouvernants" étant des êtres humains comme vous et moi, ils commettent des erreurs face aux conséquences desquelles ils peuvent parfois être impuissants, et notre système politique nous permet aisément de contacter ces "gouvernants" pour leur reprocher ces erreurs. Il n'est donc pas question de "tuteurs" ou de "pupilles", mais bien d'échanges entre êtres humains égaux.

 

Cette accessibilité des autorités que l'on trouve en Suisse est extraordinaire. Aller au contact des élu-e-s du peuple est en effet une tâche aisée: l'accès à leurs séances et à leur contenu est ouvert, les possibilités de contact sont étendues, d'autant plus si l'on côtoie ces élu-e-s au quotidien (en effet, dès lors que les fonctions parlementaires et - dans certains cas - gouvernementales sont fréquemment combinées avec l'exercice d'un emploi extérieur à ces fonctions, on se retrouve parfois avec un-e élu-e parmi nos collègues de travail). Pourtant, cette possibilité de contacter les élu-e-s est rarement utilisée par les personnes qui se plaisent à critiquer leurs représentant-e-s, ce qui est pour le moins étrange: quand on veut demander des comptes à une personne, ne les lui demande-t-on pas directement?

 

Je prends l'exemple d'un conflit qui oppose actuellement le député PDC Vincent Maitre au chroniqueur Pascal Décaillet, celui-ci accusant le premier de se moquer du mandat que lui ont conféré les Genevois-es. En effet, Vincent Maitre n'a pas encore siégé au Grand Conseil depuis sa réélection le 6 octobre dernier, il n'a donc même pas pu prêter serment pour inaugurer formellement son nouveau mandat. En substance, Pascal Décaillet l'accuse d'avoir probablement été élu rien que pour la gloire de la fonction, sans montrer de vocation à participer à la résolution des problèmes qui frappent aujourd'hui le canton. Cependant, face à ces accusations relativement graves, Vincent Maitre a réagi en expliquant, par le biais d'une lettre ouverte, que son absence était due à des problèmes de santé (qui sont parfois à ce point graves qu'en parler à sa famille est déjà une épreuve, donc en parler aux médias...) qui l'empêchent de siéger, et qu'il aurait été plus simple, logique, et moins désagréable que Pascal Décaillet lui demande directement les raisons de son absence prolongée.

 

Si la "posture citoyenne" que Pascal Décaillet affirme garder en est réellement une, elle nous révèle un sérieux problème de fond: en effet, il ne vient donc même plus à l'esprit des journalistes les plus aguerris de demander des comptes directement aux politiciens concernés, puisque les rumeurs ou le doute leur suffit pour formuler des hypothèses accusatrices. Ce problème a de surcroît une portée plus large: les menaces de mort constituaient le quotidien des candidat-e-s au Conseil d'Etat durant la campagne, comme me l'ont révélé plusieurs d'entre eux. Ces menaces anonymes montraient justement qu'il n'est jamais venu à l'esprit de leurs auteurs qu'ils pouvaient directement et facilement demander des comptes à leurs victimes, au lieu de passer par des procédés qui peuvent leur faire valoir une plainte pénale ayant de grandes chances d'aboutir.

 

Face à cette histoire entre MM Pascal Décaillet et Vincent Maitre, j'ai le désagréable sentiment que les politiciens font l'objet d'une guérilla auto-proclamée "citoyenne" dirigée à leur encontre: aux yeux de la population, les politiciens forment une "caste" homogène, et dont les pires éléments sont représentatifs de tous les autres. Mais c'est faux: penser que tous les politiciens ressemblent aux plus irrespectueux, insultants, ou indignes des élu-e-s revient à stigmatiser des personnes sur l'unique base de leur fonction étatique, et cela sans fondement justifiable.

 

Les politiciens ne sont pas tous pourris, loin de là. Le procès intenté contre Vincent Maitre est sans aucun doute disproportionné, sans tenir compte du fait qu'il émane d'un auteur n'ayant jamais mis en cause l'élu MCG Thierry Cerutti, absent pendant plusieurs mois du Conseil municipal de Vernier sans justification valable (alors qu'il siège sans problème au Grand Conseil en même temps). Cependant, le sentiment anti-politiciens ambiant, hérité des plus bruyantes cacoglottes de la politique francophone, de Marine le Pen à Eric Stauffer, est hélas largement adopté.

 

Cette tendance mérite une réaction qui valorise le travail mené par l'extrême majorité des élu-e-s (ainsi que des politicien-ne-s non-élu-e-s, ne les oublions pas), si peu reconnus pour leurs qualités et leurs actions pourtant louables, faute de quoi l'aboutissement serait une stigmatisation aveugle des politiciens. Et pourquoi donc? Ben... simplement parce que ce sont des politiciens!

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20/11/2013

Pagani et Barazzone, un cul entre deux chaises

Le 6 octobre dernier, Rémy Pagani, déjà Conseiller administratif en ville de Genève, fut élu député au Grand Conseil du canton de Genève. Nombre d'observateurs se sont demandés comment l'ancien maire de Genève pourrait assumer simultanément ses deux fonctions, tant la charge de membre de l'exécutif communal genevois est exigeante, et celle de député chronophage. Le 12 novembre dernier, suite à l'élection du Conseiller national Luc Barthassat au Conseil d'Etat, Guillaume Barazzone fut soumis au même interrogatoire: en effet, Conseiller administratif en ville de Genève également depuis un an, il a annoncé qu'il accepterait de remplacer l'agriculteur Bardonnésien aux Chambres dès la prochaine session de l'Assemblée fédérale. Alors que la Ville de Genève est un des plus grands centres urbains de la Suisse, il est surprenant de voir deux des cinq membres de son exécutif prendre des responsabilités politiques conséquentes en sus de celles qu'ils assument déjà. Le choix de ces deux hommes pose des questions de principe, mais également d'autres - très concrètes - sur leur capacité individuelle à siéger.

 

Sur le plateau de Léman Bleu mardi soir, Rémy Pagani affirmait qu'il ne siégerait "que" dans deux commissions parlementaires du Grand Conseil (dont la commission de l'enseignement supérieur, qu'il présidera pendant un an), en sus de sa charge de Conseiller administratif. Ses détracteurs lui reprochent sa volonté de s'accrocher désespérément au pouvoir et de tromper ses électeurs: partant du principe qu'il est impossible pour lui de réellement prendre le temps d'exercer pleinement toutes ses fonctions politiques en même temps, ils prédisent qu'une telle dispersion de son travail ne pourra aboutir qu'à un engagement diffus et insuffisant, péjorant tant le travail du canton que celui de la ville. Ils sous-entendent également que ce cumul de mandats procède de la cupidité, puisqu'il toucherait les jetons de présence du Grand Conseil en plus de son salaire de Conseiller administratif. A cet argument, les soutiens politiques de Rémy Pagani répondent que ce dernier reversera de toutes façons 75% de ses jetons de présence à son parti (SolidaritéS) et n'en encaissera qu'une petite partie. Ils relèvent aussi qu'il a déjà siégé en tant que député entre 1997 et 2005, son expérience lui permettant parfaitement d'assumer son mandat en maîtrisant tous ses aspects. Cependant, ils ne disent rien du fait que si Rémy Pagani avait refusé de siéger au Grand Conseil, il aurait ainsi laissé sa place à Vera Figurek, une jeune femme qui représente la relève d'un parti vieillissant et peinant à se renouveler.

 

Dimanche 4 novembre 2012, le député PDC Guillaume Barazzone fut brillamment élu au Conseil administratif de la ville de Genève (il attendit cependant près de trois mois avant de quitter son siège au Grand Conseil). Désormais, il siégera tant au Conseil national qu'à l'exécutif communal genevois, un cumul pour le moins ambitieux, sachant qu'il débute dans chacun de ses deux rôles. En effet, Guillaume Barazzone n'a jamais siégé au niveau fédéral, et achève sa première année dans un exécutif (communal) après une dizaine d'années passées au législatif communal, puis au Grand Conseil. Cherchant à témoigner de sa bonne volonté, il annonçait mardi son intention de reverser une partie conséquente de ses jetons de présence à la ville de Genève: de la poudre aux yeux, selon ses opposants. Sachant qu'il faut plusieurs années avant de maîtriser la fonction de parlementaire fédéral et les dossiers thématiques y relatifs, certains doutent de la capacité de Guillaume Barazzone à remplir ses fonctions de manière proactive: si toutefois il devait y arriver, n'oublions pas qu'au moins quatre sessions fédérales de trois semaines consécutives chaque année, entrecoupées de plusieurs séances de commissions, constituent l'agenda de base de l'élu national. Dans quelles commissions siégera-t-il? A quelle fréquence participera-t-il aux séances? A ma connaissance, le principal intéressé n'a pas encore été amené à répondre à ces questions.

 

Sur la base des éléments présentés ci-dessus, il est difficile de voir d'un bon œil le cumul des mandats qu'effectueront Rémy Pagani et Guillaume Barazzone. Ces cumuls mettent cependant en avant l’ambiguïté de l'engagement politique des deux hommes: lors des élections administratives (2011) et cantonales (2013), respectivement lors des élections fédérales (2011) et partielles (2012), les Conseillers administratifs susmentionnés ont pris des engagements différents envers des électeurs différents. Pour être crédibles, Rémy Pagani et Guillaume Barazzone vont donc devoir jongler habilement entre deux rôles souvent antagoniques (même si l'élu de SolidaritéS n'adopte qu'une seule et même attitude d'opposition, qu'il se trouve dans un législatif ou dans un exécutif). La partie n'est de loin pas gagnée d'avance, tant la frontière entre la polyvalence et la posture de celui qui se trouve avec le cul entre deux chaises, assis que d'une fesse sur chacune d'entre elles, est maigre. 

 

Et vous, que pensez-vous du cumul de mandats, particulièrement entre des mandats parlementaires, respectivement gouvernementaux?

Écrit par Diego Esteban dans Genève | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook |